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Les rendez-vous ratés du Conseil du Marché Financier

Par La rédaction, le 09/06/2014
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tunis bourse

« Circulez, il n’y a rien à voir », tel est le message adressé par le Conseil du Marché Financier, l’autorité de régulation du marché financier tunisien, suite aux derniers scandales du marché financier. Du moins, c’est ce que les acteurs du marché ont ressenti après la réaction du CMF vis-à-vis des derniers événements qui ont touché les sociétés Land’Or, parmi les leaders du secteur de l’industrie fromagère en Tunisie, et Sopat, entreprise spécialisée dans la production de la viande blanche, toutes les deux cotées sur le marché alternatif.

Revenons tout d’abord aux faits. Land’Or, société introduite en bourse au début 2013 sur le marché alternatif, a aussitôt eu des soucis avec sa filiale marocaine suite à un incident technique qui a causé une perte sèche, pas des moindre, de l’ordre de 7,5 millions de dinars. Quand on sait que la capitalisation actuelle de Land’Or est de 24 millions de dinars, on ne peut pas dire que l’impact de cette perte est négligeable.

Que Land’Or ait eu cette perte, quoique assez importante par rapport à sa taille, n’est pas d’une gravité extrême en soi. Les sociétés, de surcroît cotées sur le marché alternatif, peuvent avoir des accidents de parcours qui sont surmontés par la suite en suivant le vieil adage « ce qui ne vous tue pas, vous rend plus fort ». Ce qui est inquiétant, par contre, ce sont toutes les infractions commises en termes de reporting et de communication financière par cette même société sans aucune intervention du CMF.

La révélation de toutes les déconvenues marocaines faite lors de la communication financière du 7 Mai 2014, à peine 14 mois après leur survenance faudrait-il le rappeler, a été présentée sous la bienveillance du CMF qui était présent ce jour-là. La société émettrice a enfreint la bagatelle de 4 articles du règlement du CMF en matière de communication financière périodique imposée aux sociétés cotées à la BVMT, et ce en toute impunité sous le regard du CMF.

Deuxième épisode, l’affaire Sopat. La Sopat a connu un passé assez tumultueux avec le monde de la finance tunisien : des billets de trésorerie difficilement remboursés après plusieurs négociations ; une première entrée d’un fonds d’investissement, en l’occurrence Tuninvest, qui s’est mal passée ; des retards chroniques dans la communication financière, etc. Avec l’entrée du fonds de la SGAM ( racheté ensuite par la société de private equity Abraaj), on pensait que la Sopat a finalement trouvé le bon partenaire qui va lui instaurer la discipline qui lui faisait défaut. Toutefois, les managers de Abraaj ont vite compris que c’était peine perdue et ont mis leur participation en vente depuis plus d’un an et demi. Chose qui a été réalisée cette année (ils sont sortis finalement au coût d’acquisition) avec l’entrée du groupe Belkhiria dans le capital dans la société Gallus, actionnaire majoritaire de la Sopat. Le groupe a exigé la majorité de contrôle et partant l’éviction des anciens dirigeants de la Sopat. Tout ceci paraissait comme une fin heureuse d’un dossier qui aurait pu virer au vinaigre quand la due diligence faite par les nouveaux acquéreurs révèle un maquillage des comptes d’une valeur totale de 16 millions de dinars.

Là tout le monde s’était dit que des sanctions vont être émises à l’encontre des anciens dirigeants surtout que cette fraude est passible d’une peine pénale. Finalement, le CMF en décide autrement, et il demande juste aux anciens actionnaires de rembourser le montant « disparu » dans les comptes de la société. Vous l’avez bien compris, le CMF vient juste de légaliser la fraude. Au lieu, de saisir cette occasion pour réinstaurer une discipline qui commence à s’estomper, tout au contraire il vient d’encourager les émetteurs à commettre de la fraude. En effet, si vous êtes une société cotée en bourse et que vous maquillez vos comptes, le pire qui puisse vous arrivez est qu’on vous demande de remettre l’argent qui a « disparu » dans les comptes de la société, et sans intérêts en plus. Il n’y aura ni sanctions, ni poursuites judiciaires derrières. Ainsi, avec le leasing et le financement structuré, la fraude devient également une source de financement à considérer en tant qu’alternative aux prêts bancaires, avec le grand avantage d’être la moins onéreuse.

Ces deux épisodes n’ont pas été sans conséquences sur la confiance des petits porteurs dans le marché financier. On sent un certain désintérêt vis à vis de la bourse du fait que les résultats affichés peuvent être maquillés en toute impunité. D’où la décorrélation complète entre l’information financière et les cours boursiers. Finalement, c’est tout le marché qui en pâtit car sans confiance l’intérêt des investisseurs va finir par s’éteindre. La politique de « circulez il n’y a rien à voir » va vite se transformer en « les chiens aboient et la caravane passe ».



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