Comment expliquer la performance remarquable du Tunindex face aux vents contraires de la macroéconomie ? La réponse réside dans la capacité d'anticipation du marché et la robustesse des sociétés de la cote. Mais pour franchir un cap, la Place de Tunis doit se réinventer : attirer du "nouveau papier", accélérer sa transformation numérique et ouvrir ses portes au grand public via des initiatives de démocratisation financière comme le " Tunis Bourse Challenge ".
Pour décrypter ces enjeux et lever les appréhensions des entreprises familiales, nous avons rencontré Madame Sonia Ben Frej, Présidente du Conseil d'Administration de la Bourse de Tunis. Un échange direct sur les réformes attendues des autorités de tutelle, la feuille de route ESG avec la SFI et les deux priorités absolues pour l'exercice à venir.
Dans un contexte macroéconomique national et international complexe (inflation, pressions sur les finances publiques), le Tunindex fait preuve d'une résilience remarquable. Comment analysez-vous cette déconnexion apparente entre la macroéconomie et la performance globale des entreprises cotées ?
Je ne parlerais pas réellement de déconnexion, mais plutôt d'une différence de temporalité entre l'économie réelle et les marchés financiers. La Bourse est par nature un mécanisme d'anticipation. Les investisseurs ne valorisent pas uniquement la situation économique présente ; ils évaluent également la capacité des entreprises à générer de la croissance, des résultats et des flux de trésorerie dans le futur.
Par ailleurs, les sociétés cotées ne constituent pas un reflet exact de l'ensemble de l'économie tunisienne. Il s'agit généralement d'entreprises structurées, disposant d'une gouvernance plus formalisée, d'une meilleure transparence financière et souvent d'une plus grande capacité d'adaptation aux chocs économiques.
Beaucoup d'entre elles ont démontré une remarquable résilience ces dernières années en optimisant leurs coûts, en diversifiant leurs activités ou en renforçant leur efficacité opérationnelle (indicateurs du premier trimestre 2026 et les résultats au titre de l'exercice 2025 et la politique constante de distribution de dividende).
Il faut également souligner que dans un contexte inflationniste, certains secteurs parviennent à préserver leurs marges ou à répercuter une partie de la hausse des coûts sur leurs prix de vente. D'autres bénéficient de positions de marché solides ou d'une demande relativement stable.
Enfin, les performances du Tunindex traduisent aussi la confiance des investisseurs dans le potentiel de long terme des entreprises tunisiennes cotées. Malgré les défis économiques, le marché continue d'identifier des opportunités de création de valeur, ce qui explique en grande partie sa bonne tenue.
Le rythme des introductions en bourse (IPO) s'est ralenti ces dernières années. Comment redonner envie aux entreprises privées tunisiennes, notamment les fleurons familiaux, de franchir le pas de la cotation ?
La relance des introductions en bourse constitue aujourd'hui un enjeu stratégique majeur pour le développement du marché financier tunisien. Nous sommes convaincus que de nombreuses entreprises tunisiennes disposent du potentiel nécessaire pour accéder au marché et en tirer pleinement profit.
Toutefois, certaines appréhensions subsistent. Les entreprises familiales craignent parfois une dilution du contrôle, une exposition accrue à la concurrence ou des contraintes de transparence qu'elles jugent lourdes. Notre rôle est précisément de démontrer que la cotation ne remet pas en cause l'identité ou l'indépendance de l'entreprise. Au contraire, elle peut constituer un formidable levier de croissance, de transmission intergénérationnelle et de professionnalisation de la gouvernance.
▐ Lire aussi : Amina Bouzguenda Zeghal : " Dans un monde porté par l'IA, l'autonomie de pensée devient la compétence clé "
Nous devons également renforcer l'accompagnement des candidats à la cotation, dès les premières phases de réflexion. Cela passe par des actions de sensibilisation, un dialogue permanent avec les dirigeants, mais aussi par la mise en avant d'exemples concrets d'entreprises ayant réussi leur développement grâce au marché financier.
Enfin, il est essentiel de poursuivre les efforts visant à améliorer l'attractivité du cadre réglementaire et fiscal. Plus le parcours d'introduction sera simple, lisible et compétitif, plus nous pourrons attirer de nouvelles entreprises vers la cote.
Le moment est propice. Nous observons une liquidité disponible prête à accueillir du nouveau papier, avec des valorisations intéressantes pour les sociétés émettrices grâce aux niveaux atteints par les multiples boursiers. Un excellent compromis pour quitter définitivement la spirale de l'endettement bancaire devenu indigeste de par ses volumes et ses coûts.
La modernisation du cadre légal du marché financier est un chantier crucial. Quelles sont les principales attentes du Conseil d'administration vis-à-vis des autorités de tutelle pour assouplir et moderniser la réglementation actuelle ?
La modernisation du cadre réglementaire constitue un prérequis pour renforcer la compétitivité de notre marché et l'adapter aux évolutions des standards internationaux (notre loi cadre date de 1994 !).
Nos attentes portent d'abord sur la simplification et l'accélération des procédures liées aux opérations financières. Dans un environnement économique où la réactivité devient un facteur clé de compétitivité, il est important que les entreprises puissent accéder au marché dans des délais très courts et compatibles avec leurs besoins de financement.
Nous souhaitons également poursuivre la réflexion sur l'élargissement de la gamme des instruments financiers disponibles afin de répondre aux attentes de différentes catégories d'investisseurs et d'émetteurs : placement collectif en immobilier, épargne salariale, CEA pour les entreprises, produits dérivés, produits indiciels, commodités (matières premières), …
Par ailleurs, l'évolution du cadre réglementaire doit favoriser l'innovation financière, la digitalisation des processus et l'intégration progressive des nouvelles pratiques observées sur les marchés internationaux.
Cette modernisation doit naturellement s'opérer dans le respect des principes fondamentaux qui font la crédibilité de notre marché : la transparence, l'équité entre les investisseurs et la protection de l'épargne.
La transformation digitale est un levier majeur d'inclusion financière. Où en est la Bourse de Tunis en matière de digitalisation de ses processus et d'accessibilité du marché pour les petits porteurs (via le trading mobile, par exemple) ?
La transformation digitale figure parmi les priorités de la Bourse de Tunis. Au cours des dernières années, plusieurs avancées significatives ont été réalisées afin de moderniser les infrastructures de marché, améliorer la diffusion de l'information financière et faciliter l'accès des investisseurs aux données boursières : traitement des dossiers d'enregistrement totalement en ligne avec zéro papiers, espace émetteur en cours de finalisation, …
Notre ambition est de construire progressivement un marché plus accessible, plus transparent et plus proche des attentes des nouvelles générations d'investisseurs. Cela passe notamment par la dématérialisation des processus, l'amélioration des outils numériques et une meilleure disponibilité de l'information en temps réel.
▐ Lire aussi : Ahlem Bel Hadj Ammar, Présidente de la CCITS : " Notre histoire commune est une base pour construire, pas un point d'arrivée "
Concernant les petits porteurs, nous travaillons avec l'ensemble des acteurs de l'écosystème – intermédiaires en bourse, Tunisie Clearing, régulateur et établissements financiers – afin de favoriser l'émergence de solutions digitales toujours plus simples.
La digitalisation n'est pas seulement un enjeu technologique ; elle constitue également un puissant levier de démocratisation de l'investissement et d'inclusion financière.
Les critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) deviennent incontournables à l'international. Quelle est la feuille de route de la BVMT pour inciter les entreprises tunisiennes à adopter le reporting extra-financier et attirer les fonds d'investissement "verts" ?
Les critères ESG sont désormais au cœur des décisions d'investissement de nombreux investisseurs institutionnels à travers le monde. Cette évolution représente à la fois un défi et une opportunité pour les entreprises tunisiennes.
Nous avons tout d'abord mis en relief notre propre engagement en tant que bourse de Tunis et avons publié de manière volontaire notre reporting ESG .
Puis, nous nous sommes attelés à accompagner les entreprises cotées et avons déjà engagé plusieurs initiatives dans ce domaine, notamment à travers la promotion du reporting ESG (guide de reporting publié en 2021…) et la sensibilisation des sociétés cotées aux meilleures pratiques internationales (deux cohortes 15 et 22 sociétés y compris des sociétés à participation publique en collaboration avec la SFI filiale du Groupe de la Banque Mondiale).
Notre objectif n'est pas d'imposer une contrainte supplémentaire aux entreprises, mais de les accompagner dans une démarche créatrice de valeur.
Une meilleure gouvernance, une gestion responsable des enjeux sociaux et environnementaux ainsi qu'une communication extra-financière de qualité contribuent à renforcer la confiance des investisseurs et à améliorer l'attractivité des entreprises.
À terme, nous souhaitons voir émerger un écosystème capable d'attirer davantage d'investisseurs spécialisés dans la finance durable et les stratégies d'investissement responsables, réunir les facteurs de succès pour l'émission et la structuration de titres verts ou responsables, afin d'orienter le choix des chefs d'entreprises vers des investissements respectueux et capables d'intéresser cette nouvelle catégorie d'investisseurs.
La culture boursière reste encore limitée auprès du grand public en Tunisie. Au-delà des initiatives actuelles, quelles sont vos ambitions pour démocratiser l'investissement en bourse auprès des particuliers ?
Le développement de la culture financière constitue probablement l'un des plus grands défis auxquels notre marché est confronté.
La Bourse ne doit pas être perçue comme un univers réservé aux experts ou aux professionnels de la finance. Elle est avant tout un outil permettant aux citoyens de participer au financement de l'économie et de bénéficier de la croissance des entreprises.
Notre ambition est d'élargir considérablement la base des investisseurs individuels. Cela passe par une présence renforcée dans les universités, les écoles, les médias et les plateformes numériques. Nous souhaitons également développer des programmes pédagogiques adaptés à différents publics afin d'expliquer de manière simple les mécanismes du marché financier et les principes de l'investissement de long terme.
La démocratisation de l'investissement boursier constitue un levier important pour mobiliser l'épargne nationale au service du développement économique.
A titre d'illustration, la démocratisation de l'investissement en bourse passe avant tout par l'éducation financière. C'est dans cet esprit que la Bourse de Tunis a lancé deux initiatives complémentaires depuis l'année 2013 : Myinvestia (nouvelle dénomination : Tunis Bourse Challenge) et Investia Academy (nouvelle dénomination : Tunis Bourse Academy).
Tunis Bourse Challenge : permet au grand public de se familiariser avec les mécanismes du marché financier, de découvrir les entreprises cotées et de mieux comprendre les opportunités offertes par l'investissement boursier.
▐ Lire aussi : Mehdi Bach-Hamba, DG d'Union Capital : " Le développement du marché financier nécessite un élargissement de l'offre "
Tunis Bourse Academy, quant à elle, constitue une véritable plateforme de formation dédiée à la culture financière et boursière. Elle propose des contenus pédagogiques adaptés à différents profils – étudiants, jeunes diplômés, épargnants, entrepreneurs ou investisseurs débutants – afin de renforcer leurs connaissances et leur capacité à prendre des décisions d'investissement éclairées.
Cette dynamique de transformation numérique s'est également traduite par le lancement du nouveau site web de la Bourse de Tunis "tunis-stockexchage.com " conçu pour offrir une expérience utilisateur plus moderne, plus intuitive et plus accessible. Le site permet un accès simplifié aux données de marché, aux publications financières des sociétés cotées, aux indicateurs boursiers ainsi qu'aux différents services proposés par la Bourse.
Au-delà de sa dimension informative, ce nouveau portail constitue une véritable plateforme de communication avec l'ensemble des parties prenantes du marché. Il contribue à renforcer la transparence, à améliorer la diffusion de l'information financière et à rapprocher davantage la Bourse des investisseurs, des entreprises et du grand public.
Notre ambition est de créer progressivement une nouvelle génération d'investisseurs mieux informés, plus confiants et davantage impliqués dans le financement de l'économie nationale. Nous sommes convaincus que l'élargissement de la base des investisseurs particuliers constitue l'un des leviers les plus importants pour le développement durable du marché financier tunisien.
À terme, nous souhaitons que la Bourse devienne un réflexe naturel d'épargne et d'investissement pour un nombre croissant de Tunisiens, au même titre que les autres produits financiers traditionnels.
Nous devons également travailler avec les institutionnels, les banques et leurs salles des marchés, les assurances et leurs comités d'investissement, le private equity et son portefeuille investi, autant de partenaires capables de consolider notre activité.
Si vous deviez retenir deux priorités absolues pour la fin de l'année en cours et l'exercice à venir, quelles seraient-elles ?
La première priorité consiste à renforcer l'attractivité du marché pour les entreprises et à relancer durablement les introductions en bourse. L'élargissement de la cote demeure indispensable pour accroître la profondeur et la représentativité du marché.
La seconde priorité concerne la modernisation globale de l'écosystème boursier, à travers la digitalisation, le développement de nouveaux produits, la promotion de l'investissement responsable et le renforcement de la culture financière.
Ces deux axes sont complémentaires : un marché moderne attire davantage d'entreprises et d'investisseurs, tandis qu'un marché plus profond génère davantage de liquidité et de dynamisme.
Mot de la fin : Quel message souhaitez-vous adresser aux investisseurs nationaux et internationaux qui s'interrogent encore sur le potentiel à long terme de la place de Tunis ?
Je souhaiterais leur dire que la place financière de Tunis dispose d'atouts solides et d'un potentiel significatif de développement.
Notre marché repose sur des entreprises de qualité, présentes dans des secteurs diversifiés, bénéficiant pour beaucoup d'une expertise reconnue et d'un fort ancrage régional. Il s'appuie également sur des institutions de marché expérimentées et sur un cadre réglementaire qui continue de se moderniser.
Les défis existent, comme dans toute économie émergente, mais ils s'accompagnent également d'opportunités importantes. Les investisseurs qui adoptent une vision de long terme peuvent trouver sur notre marché des perspectives de création de valeur intéressantes.
La Bourse de Tunis poursuivra ses efforts pour renforcer la transparence, l'attractivité et la compétitivité de la place financière tunisienne. Nous sommes convaincus que le marché financier a un rôle majeur à jouer dans le financement de l'économie et dans la construction de la croissance future du pays.
Propos recueillis par Omar EL Oudi
Publié le 15/09/26 15:29




