Face à un marché de la finance verte ultra-dominé par les pays du Golfe, les deux experts tunisiens dévoilent les pistes pour relancer les obligations durables dans le reste de la région arabe.
Le rapport technique de l'ESCWA (la Commission économique et sociale des Nations Unies pour l'Asie occidentale), en collaboration avec l'Arab Planning Institute, intitulé " Green, social, sustainability and sustainability-linked (GSSS) bonds in the Arab region: Innovative instruments for strengthening local bond market depth ", a été rédigé par deux économistes tunisiens : Moez Labidi, professeur universitaire et expert en politiques monétaires, et Walid Abdmoulah, chercheur et spécialiste du développement financier dans la région MENA.
Ce document analyse les mécanismes permettant de dynamiser les marchés obligataires arabes à travers les instruments financiers durables. L'objectif du rapport est d'analyser comment développer le segment obligataire durable (obligations vertes, sociales, durables et liées à la durabilité - GSSS) et accroître l'attractivité des marchés financiers arabes auprès des investisseurs nationaux et internationaux.
Reconnus pour leurs travaux sur la macroéconomie et le développement financier régional, les deux universitaires tunisiens apportent ici un éclairage académique et opérationnel à cette problématique.
Un levier de modernisation pour les marchés financiers locaux
Les deux auteurs articulent leur rapport autour d'une thèse centrale : les obligations durables ne sont pas qu'un outil écologique, elles sont le moteur de la modernisation des marchés financiers locaux.
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Moez Labidi et Walid Abdmoulah démontrent qu'il existe une relation bidirectionnelle essentielle. Pour que les obligations vertes, sociales ou durables (GSSS) réussissent, il faut une infrastructure de marché solide, matérialisée par une courbe des taux souverains et des cadres réglementaires stricts.
En retour, l'introduction de ces obligations ESG attire de nouveaux capitaux internationaux et crée un " greenium " (une prime verte qui réduit le coût de la dette pour les émetteurs).
La mise en évidence des fractures régionales
L'analyse menée par les auteurs révèle une hétérogénéité flagrante dans la région arabe :
- L'ultra-dominance du CCG : Plus de 92 % des émissions d'obligations durables sont concentrées dans le Golfe (Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Qatar), principalement libellées en Dollars US.
- Le décrochage des pays hors CCG : Les auteurs alertent sur la situation des pays à revenu intermédiaire (comme la Tunisie, le Maroc ou la Jordanie). Bien que certains aient développé des cadres réglementaires, les crises budgétaires et le poids du service de la dette ont paralysé leurs émissions locales. Le nombre d'émissions corporate ou souveraines GSSS est ainsi tombé à zéro en 2024 dans cette sous-région.
Des freins structurels et techniques bloquants
Outres les aspects macroéconomiques, l'analyse identifie plusieurs barrières techniques qui limitent le développement de ce marché :
- Coûts de conformité et de notation : Les processus de vérification externe et de reporting imposent des coûts élevés. De plus, les agences de notation manquent parfois d'expertise pour évaluer l'impact environnemental réel au-delà des critères administratifs.
- Risque de Greenwashing : L'absence d'une taxonomie de durabilité standardisée et propre à la région arabe favorise le scepticisme des investisseurs face aux allégations environnementales.
- Fongibilité des fonds : Sous la pression budgétaire, certains États souverains réallouent les capitaux levés via les obligations GSSS vers le refinancement de dettes passées ou des dépenses publiques conventionnelles.
- Déficit de projets bancables : La région souffre d'un manque de projets durables de grande envergure structurés de manière à attirer d'importants capitaux privés.
Les solutions concrètes proposées par le duo d'experts
Pour remédier à cette situation, les auteurs formulent une feuille de route académique et pragmatique articulée autour de trois axes :
- Le rôle pivot de l'État : Les ministères des Finances doivent émettre des obligations souveraines vertes pour servir de référence au secteur privé et construire la courbe des taux.
- L'intégration des risques climatiques par les Banques Centrales : Les banques centrales arabes doivent modifier leurs instruments de politique monétaire. Cela implique d'accepter des collatéraux (garanties) verts, d'allouer une part des réserves de change aux actifs durables et d'imposer des stress-tests climatiques aux banques commerciales.
- L'atténuation des risques : Mettre en place des mécanismes de couverture contre le risque de change et de taux d'intérêt afin de sécuriser les investissements internationaux face aux fluctuations des monnaies locales.
Publié le 20/05/26 11:24




