Il y a, derrière la course mondiale à l'intelligence artificielle (IA), une question qui dépasse largement la technologie : celle de la valeur. Qui la créera demain, qui la captera et, surtout, quels pays seront encore en mesure d'en maîtriser les ressorts ?
Des milliards de dollars sont aujourd'hui engagés dans les puces, les data centers, l'énergie et les nouveaux modèles d'IA, alors même que les contours de cette nouvelle économie restent encore difficiles à mesurer.
Pour Philippe Dessertine, ce paradoxe n'est pas celui d'une simple bulle, il traduit un changement de modèle dans la manière dont la valeur se crée et se représente.
C'est autour de cette transformation que nous avons échangé avec l'économiste français, le 25 septembre 2026, à L'Odyssée Gammarth, à l'occasion de la conférence " IA 360° : De la Vision à l'Exécution ", organisée par MAC SA.
Professeur des universités en finance à l'IAE Paris-Sorbonne, directeur de l'Institut de Haute Finance et ancien membre du Haut Conseil des Finances publiques, Philippe Dessertine est également connu pour ses travaux de prospective consacrés aux transformations économiques, financières et technologiques.
Dans cet échange, Philippe Dessertine revient sur ce que l'IA est déjà en train de changer dans l'économie : l'ampleur des capitaux engagés, les nouvelles dépendances technologiques, la souveraineté numérique et la place des talents dans cette transformation. Il s'arrête aussi sur le cas de la Tunisie, qui dispose de compétences humaines mais doit encore trouver les moyens de les retenir et d'attirer d'autres profils.
Vous parlez de " finance prospective ". Selon vous, l'IA est-elle une vraie rupture économique, comparable à l'électricité ou à Internet, ou assiste-t-on à une bulle spéculative autour des valorisations ?
Non, je crois vraiment qu'on est dans une rupture. Alors peut-être l'IA, d'ailleurs, parce que souvent on dit que c'est la data, en fait, qui est à l'origine du développement de l'IA. Les Américains disaient " data is the new oil ". C'est exactement la réponse à ce que vous dites : c'est effectivement la nouvelle source de valeur.
Donc, on est bien dans un changement de modèle très important sur la question des valeurs, sur la représentation de la valeur. Et comme toujours avec ces changements très profonds, il y a encore des incertitudes sur la réalité de ces valeurs.
Aujourd'hui, on est très clairement dans une situation où l'IA et tout ce qui est autour de la data attirent le capital, et un capital très excédentaire. Parce que nous avons, comme nous l'avons dit ce matin dans cette grande conférence, une dette totalement excessive, qui a été créée non pas par l'intelligence artificielle, mais par les États mondiaux, et en particulier par les États-Unis.
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Donc, cette dette excessive fait qu'on a une énorme liquidité qui se porte sur ces technologies et qui conduit à des valorisations énormes. Est-ce que ces valorisations vont se poursuivre ? Il est possible qu'on ait des corrections.
En revanche, est-ce que c'est bien là que nous avons les réservoirs de création de valeur ? Il n'y a aucun doute. Donc, ce n'est pas une bulle traditionnelle. C'est bien un moment très important de l'histoire économique, dans lequel on est en train de voir les valeurs se recomposer de façon extraordinaire, avec une forte dose d'incertitude, aussi bien liée à la technologie elle-même qu'à cette problématique de monnaie et de dette excessive, qui fausse complètement l'ensemble des marchés financiers mondiaux. Pour le coup, ce n'est pas l'IA qui est en cause.
Les investissements colossaux dans les infrastructures d'IA (data centers, puces, énergie) sont-ils soutenables ? Quels risques financiers voyez-vous si le retour sur investissement tarde ?
Voyons aussi les opportunités. Nous avons des investissements considérables aujourd'hui. Ces investissements sont associés à la manière ultra-rapide dont l'IA se répand partout dans le monde, dans toutes les activités. Donc, cela veut dire qu'en réalité, la manière dont on doit envisager les retours sur investissement, personne aujourd'hui ne les représente correctement.
Surtout que ces retours sur investissement, c'est aussi un élément qu'on a longuement évoqué dans la conférence de ce matin, ne doivent pas être simplement envisagés de manière classique, à travers le chiffre d'affaires, les marges ou l'évolution des bénéfices.
On est dans quelque chose de beaucoup plus large que ça, parce que nous sommes en train de répondre aux besoins de l'humanité, qui ne sont pas uniquement des besoins de marché. Donc, la logique de rendement et de rentabilité des investissements est très complexe à envisager.
Ce qu'il faut dire tout de même, et qui est très important à avoir à l'esprit, c'est que ces technologies évoluent sans cesse et à un rythme tel qu'en réalité, l'un des risques, peut-être le premier, c'est que les investissements dans des technologies données deviennent très vite obsolètes, beaucoup plus vite qu'on ne le croit.
Par exemple, sur le stockage des données, est-ce qu'on ne va pas avoir très vite des évolutions ? On pense, par exemple, à quelque chose sur lequel parie beaucoup Elon Musk, sur des data centers qui seraient dans l'espace au lieu d'être sur la Terre. Donc, il y a tout un tas d'aspects comme cela qu'on sent possibles, mais sur lesquels on n'a pas d'informations précises aujourd'hui.
La vraie question, c'est donc l'agilité nécessaire que doivent avoir les investisseurs par rapport à des technologies qui ne vont cesser d'évoluer. Cela signifie évidemment que des technologies qu'on a lourdement financées à un moment donné puissent très rapidement se retrouver obsolètes.
Pour le coup, évidemment, c'est un risque réel. Mais c'est un risque qu'il faut incontestablement courir, étant donné l'incroyable diffusion rapide de ces nouvelles technologies à l'intérieur de toutes les activités humaines, partout dans le monde.
Que signifie concrètement la souveraineté numérique pour un pays comme la Tunisie ?
La notion de souveraineté numérique, nous en avons beaucoup parlé, notamment M. le ministre et commissaire européen Thierry Breton l'a évoquée à plusieurs reprises. C'est une question évidemment importante : c'est-à-dire la manière dont, aujourd'hui, avec cette évolution de l'économie, on peut perdre le contrôle, perdre la création de valeur, et devenir vulnérable.
Vulnérable, ça veut dire évidemment une approche hostile, une approche qui pourrait détruire et paralyser l'économie. Ce sont des questions qui sont absolument centrales, pas simplement d'un point de vue économique, mais notamment d'un point de vue politique, voire géopolitique.
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Donc, la question qui se pose, c'est de dire : comment ces nouvelles activités deviennent-elles au cœur de notre système économique et de notre système de création de valeur, donc permettant le développement du pays ?
Comment peut-on les arrêter ou comment peut-on prendre le contrôle d'un seul coup ? La souveraineté totale, notamment en cette matière, n'existe pas et n'existera de moins en moins.
La vraie question, c'est la capacité éventuelle d'anticiper les dangers et de regarder quelles sont les manières de se protéger. La protection pouvant signifier que, par exemple, on aura la capacité de gêner l'agresseur par rapport à des services que nous lui rendons.
Nvidia, l'entreprise qui est au cœur, par exemple, des puces créées pour l'intelligence artificielle, voit ces puces fabriquées par TSMC, une entreprise taïwanaise.
Demain, si Taïwan est victime d'une pression quelconque, il lui suffit de dire : " Je ne fournis plus les puces de TSMC. " Taïwan n'est pas souveraine sur son digital, mais elle a la capacité de répondre à une menace qui lui serait faite sur l'ensemble de son activité.
C'est en réalité comme ça qu'il faut penser aujourd'hui les rapports de force que signifie cette logique mondiale, qui est une logique complètement ouverte, contrairement à ce qu'on pourrait penser. Nous ne sommes pas dans une fermeture des espaces, nous sommes dans une ouverture généralisée.
Mais cette ouverture généralisée doit nous obliger à penser sans cesse pouvoir, contre-pouvoir. Quelles sont les capacités que nous avons de répondre à des agressions par des potentialités dont vont avoir besoin ceux qui, avec nous, travaillent dans des univers communs ?
Et ça, c'est une vraie question pour la Tunisie : comment développer des spécificités, comment développer des éléments fondamentaux qui permettent de répondre éventuellement à des agressions qui, nécessairement, demain, se produiront ?
Comment retenir et former les talents face à la fuite des cerveaux, un sujet très sensible en Tunisie ?
Ça, c'est quelque chose d'absolument capital. Non seulement on doit retenir les jeunes cerveaux en Tunisie, et les cerveaux plus âgés, mais chaque pays doit se dire : comment puis-je faire venir des cerveaux d'ailleurs chez moi ?
Donc, ça ne peut se faire que si l'on a d'abord une vraie stratégie, une compréhension de ce que signifie le cerveau humain par rapport à toute cette évolution économique. Il est capital, et on doit le comprendre. La formation est essentielle : la formation des jeunes, puis la formation tout au long de la vie professionnelle.
Ensuite, bien entendu, cette idée que nous sommes complètement en phase avec l'évolution du monde et que, par conséquent, c'est ici, en Tunisie, que l'on aura un avenir lorsque l'on pense le monde et cette économie véritablement dans le pays, intégrée dans toutes les activités.
En tenant compte aussi des opportunités que cela peut ouvrir, je dirais, dans la technologie elle-même : que ce soit en amont, par exemple, ce qu'on disait sur la constitution des puces ou l'électricité ; que ce soit dans la question de l'intelligence elle-même, par exemple Anthropic, par exemple OpenAI, qui ont besoin de chercheurs et de réflexion partout dans le monde ; ou que ce soit dans l'application.
Pour que les jeunes disent : " C'est en Tunisie que je veux rester, que je veux venir ", il faut avoir une véritable capacité d'attractivité. Il faut vraiment expliquer à quel point on est positionné sur les trois phases que représente cette révolution. Les trois phases sont aussi importantes et peuvent générer autant d'attractivité les unes que les autres.
Qu'est-ce qui vous inquiète le plus, et qu'est-ce qui vous rend optimiste ?
Ce qui m'inquiète le plus aujourd'hui, c'est le fait qu'on ait des parties importantes de la population, dans beaucoup de pays, voire dans le monde, qui ont une logique totalement réfractaire par rapport à ce qui est en train de se passer du point de vue de la science.
Avec l'illusion que l'on peut arrêter les choses, comme ça s'est passé à plusieurs reprises dans l'humanité. Quand un savant avait dit : " Non, ce n'est pas le Soleil qui tourne autour de la Terre ", on a voulu le brûler.
Ça, c'est ce qui est le plus inquiétant, parce que la science, lorsqu'elle avance, elle propose des voies à l'humanité. Et si l'humanité refuse ces voies, eh bien, en réalité, l'humanité ne stagne pas, elle recule. Donc ce qui m'inquiète c'est le fait que l'on puisse avoir des sortes de peurs irraisonnées.
Ce n'est pas nouveau, notre époque ne fait que reproduire ce que l'on a déjà vu plusieurs fois dans l'histoire. C'est quelque chose d'embêtant, surtout quand c'est la jeunesse qui commence à avoir cette logique, cette logique qui serait une logique obscurantiste.
En parallèle, ce qui me rend le plus optimiste, c'est que jamais, moi, de mon vivant, mais aussi de la part d'énormément d'humains, la science n'a évolué aussi vite. Jamais nous n'avons eu autant de propositions nouvelles.
Alors, avec des contraintes très fortes, peut-être que les deux principales seraient, bien sûr, le dérèglement climatique et, d'autre part, le vieillissement de la population humaine.
Ce sont des contraintes énormes, mais l'avancée de la science nous ouvre des perspectives. Elle ne propose pas des solutions : les solutions, ce sont les humains qui s'emparent de la science et qui les créent. Aujourd'hui, nous avons de plus en plus de perspectives ouvertes, et c'est formidable, parce que nous allons en avoir besoin.
Le grand défi, évidemment, c'est de transformer ces avancées scientifiques. L'IA n'est qu'un outil : il faut utiliser cet outil par rapport aux grands défis qui sont les nôtres.
Evidemment, quand vous êtes en train de regarder notre présent et l'avenir, on ne peut le regarder que de façon optimiste. La pire des choses, c'est que nous n'ayons pas de propositions. Nous en avons, et de plus en plus incroyables.
Propos recueillis par Omar EL Oudi
Publié le 30/09/26 08:45




