L'intelligence artificielle s'invite désormais dans les décisions, les processus et les métiers des entreprises. Elle s'installe progressivement dans les entreprises, transforme les métiers et oblige les économies à repenser leur manière de produire, d'innover et de décider. La question n'est donc plus de savoir jusqu'où l'IA peut aller, mais comment les entreprises peuvent concrètement l'intégrer et en tirer parti.
Dans cette course à l'adoption de l'IA, une question beaucoup plus concrète se pose désormais aux entreprises : comment passer de l'expérimentation à de véritables usages capables d'améliorer les processus, d'accompagner les salariés et de créer de nouvelles opportunités ? Dans de nombreux secteurs, l'enjeu est aussi de trouver le juste équilibre entre innovation, investissement, compétences et maîtrise des risques.
C'est dans ce contexte que MAC SA a organisé, le 25 septembre 2026 à L'Odyssée Gammarth, une conférence intitulée " IA 360° : De la Vision à l'Exécution ".
L'événement avait pour ambition de décrypter l'intelligence artificielle comme un nouveau levier de transformation de l'économie et de l'entreprise, en réunissant un parterre d'experts, de décideurs et de professionnels autour de plusieurs enjeux : souveraineté, infrastructures, compétitivité et talents.
Mourad Ben Chaabane et son " collègue " IA
Dès les premières minutes de la conférence, MAC SA a voulu montrer que l'intelligence artificielle n'était déjà plus cantonnée aux laboratoires ou aux démonstrations technologiques. Pour en donner un exemple concret, la société a fait intervenir en vidéo un agent IA utilisé par son directeur général, Mourad Ben Chaabane.
L'agent s'est présenté comme un nouvel interlocuteur dans le quotidien du dirigeant, avec une mission qui dépasse celle d'un simple outil de recherche. Il peut être sollicité pour analyser des informations, confronter des idées, accompagner certaines réflexions et apporter un regard supplémentaire avant une prise de décision.
L'objectif affiché n'est toutefois pas de déléguer le jugement au système. " Je suis ici pour illustrer le potentiel de cette technologie et non pour remplacer l'intelligence, l'expérience et le jugement humain qui sont au cœur de nos échanges ", explique-t-il.
Cette démonstration donne surtout à voir une évolution dans les usages de l'IA. Pour un dirigeant, l'outil peut désormais devenir un interlocuteur disponible en permanence, capable de traiter rapidement de l'information, de mettre en perspective une analyse ou de challenger une première réflexion. C'est cette capacité à accompagner le travail, plutôt qu'à simplement produire une réponse, qui change progressivement la place de l'IA dans l'entreprise.
Le choix de MAC SA de mettre en scène cet usage n'est pas anodin. Il rejoint directement le message porté par Mourad Ben Chaabane lors de l'ouverture de la conférence : le véritable enjeu n'est plus de découvrir l'IA, mais de savoir quoi en faire.
Le vrai défi : passer de l'IA à la valeur
Prenant la parole à son tour, Néji Ghandri, président du Conseil Bancaire et Financier (CBF), a replacé le débat sur l'intelligence artificielle dans une perspective plus économique. Pour lui, le temps de la découverte et de l'expérimentation touche désormais à sa fin. " Nous ne sommes plus dans le temps de l'expérimentation, nous sommes dans le temps de l'exécution ", a-t-il insisté, soulignant que le véritable enjeu est désormais de transformer l'adoption de l'IA en valeur mesurable pour les entreprises.
Il s'est notamment appuyé sur les chiffres de l'étude " State of AI " de McKinsey : 80% des organisations interrogées utilisent déjà l'IA dans au moins une fonction, mais seulement 37% déclarent constater un effet sur leurs résultats d'exploitation. Pour Néji Ghandri, ce décalage montre que l'adoption d'un outil ne suffit pas.
" Le défi n'est plus de savoir si nous devons utiliser l'intelligence artificielle, le défi est de savoir où l'utiliser, comment l'industrialiser, comment mesurer sa valeur et comment la déployer à grande échelle tout en maîtrisant ses risques. "
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Le secteur bancaire est particulièrement concerné par cette évolution, compte tenu de la masse de données qu'il traite et du poids de l'analyse et de la décision dans ses activités. Crédit, gestion des risques, lutte contre le blanchiment, relation client ou encore fonctions informatiques : les applications sont nombreuses. Mais leur généralisation suppose, selon lui, de disposer de données fiables, de systèmes d'information capables d'interopérer, d'infrastructures de calcul adaptées et surtout de compétences suffisamment solides pour maîtriser ces nouveaux outils.
Car derrière la promesse technologique, une autre question demeure : celle de la confiance. Pour une banque, l'utilisation de données sensibles et de modèles parfois difficiles à interpréter impose des exigences particulières en matière de sécurité, de gouvernance et de contrôle humain. " L'outil technologique peut éclairer, assister et accélérer la décision, mais la responsabilité finale éthique et juridique demeure humaine ", a rappelé le président du CBF.
Pour lui, la Tunisie dispose notamment d'un atout sur le terrain des compétences, mais doit désormais réussir à passer de projets pilotes dispersés à de véritables capacités industrielles.
Thierry Breton : la bataille de l'IA se joue aussi sur les données
Pour Thierry Breton, ancien commissaire européen au Marché intérieur, l'intelligence artificielle ne constitue pas une rupture isolée, mais la nouvelle étape d'une révolution de l'information engagée depuis plusieurs décennies.
Des premiers ordinateurs aux smartphones, puis à Internet et au stockage massif des données, chaque génération a élargi l'espace informationnel dans lequel évoluent désormais les entreprises, les citoyens et les États. L'IA intervient aujourd'hui à un moment où une grande partie de ces données peut être exploitée en temps réel.
Thierry Breton a surtout insisté sur la nécessité d'organiser cet espace informationnel autour de deux principes : la confiance et la transparence. Il a rappelé à ce titre la construction progressive du cadre européen, avec le Digital Services Act, le Digital Markets Act et, désormais, l'AI Act. L'objectif n'est pas, selon lui, de freiner le développement de l'IA, mais d'établir des règles permettant d'identifier les risques, de comprendre les modèles et de responsabiliser ceux qui les développent et les utilisent.
Mais son intervention a aussi déplacé le débat vers un autre enjeu : celui de la souveraineté. " Il faut commencer par définir quel est mon patrimoine informationnel que je génère et que j'utilise ", a-t-il souligné, en invitant les pays à s'interroger sur les données qu'ils doivent protéger, celles qu'ils peuvent partager et les moyens de les exploiter.
Pour la Tunisie comme pour d'autres économies, la question ne se limite donc pas à l'accès aux modèles d'IA. Elle concerne aussi la capacité à disposer de données maîtrisées, d'infrastructures locales et de centres de données capables de soutenir leur utilisation.
Car, pour Thierry Breton, un modèle d'intelligence artificielle ne suffit pas à lui seul. " Sans puissance de calcul, sans énergie, sans datacenters et sans données, c'est bien de jouer ", a-t-il résumé. À mesure que l'IA redessine les rapports de force technologiques entre les grandes puissances, la maîtrise de ces infrastructures.
Passer de la vague technologique à l'exécution
Dans le panel consacré à la valeur, à la compétitivité et aux talents, Emmanuel Vignon, expert en IA, data et transformation digitale, a d'abord posé le cadre : l'enjeu n'est plus de savoir s'il faut arrêter ou ralentir l'intelligence artificielle, mais comment l'accompagner.
Pour les entreprises, cela implique d'accepter une transformation des méthodes de travail, aussi bien pour les dirigeants que pour les collaborateurs. L'IA impose ainsi de sortir d'une logique d'expérimentation pour réfléchir à la manière dont elle peut réellement s'intégrer aux processus et aux métiers.
Cette approche prend une dimension très concrète dans son expérience chez Generix. L'entreprise utilise aujourd'hui environ 500 agents d'intelligence artificielle, notamment pour le développement de ses logiciels et l'intégration de nouvelles fonctionnalités dans ses solutions.
Mais Emmanuel Vignon souligne un paradoxe : alors que les modèles évoluent à un rythme très rapide, une entreprise ne peut pas changer d'outil toutes les quelques semaines. Elle doit au contraire construire un environnement stable autour du modèle choisi, former ses équipes et adapter ses processus.
C'est ce qu'il décrit comme un " harness ", un ensemble d'instructions et de règles permettant d'encadrer le modèle et de l'adapter aux besoins spécifiques de l'entreprise.
Pour Philippe Dessertine, économiste, professeur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur de l'Institut de Haute Finance, cette accélération ne relève déjà plus d'une perspective lointaine. Les investissements massifs consacrés à l'IA et la place qu'elle prend dans les marchés financiers montrent, selon lui, qu'elle est devenue une composante de l'économie mondiale.
Il estime ainsi que la question n'est plus de savoir si cette vague va arriver, mais comment les économies vont parvenir à l'absorber sans créer de décalage entre la vitesse des technologies et celle de l'adaptation des entreprises.
Le débat ramène finalement à une question centrale pour les entreprises tunisiennes : comment transformer l'IA en avantage concret plutôt qu'en simple adoption technologique ? Pour Emmanuel Vignon, la réponse passe notamment par la capacité à intégrer les modèles dans les chaînes de valeur existantes, à les encadrer et à construire les compétences nécessaires autour d'eux.
L'enjeu n'est donc plus seulement de choisir un modèle d'IA, mais de savoir comment l'entreprise va l'organiser, le maîtriser et l'inscrire durablement dans son fonctionnement.
Jihen Mkehli
Publié le 26/09/26 10:51




