Y a-t-il un marché du livre ancien au Maroc ? Nous le saurons ce samedi 1er avril, date de la première vente aux enchères nationale qui lui est consacrée. Petit tour d'un catalogue savant, joliment illustré.
Ça n'a l'air de rien, annoncé comme ça, mais il s'agit d'une véritable première au Maroc : une vente aux enchères entièrement consacrée aux livres anciens. Une initiative de la CMOOA (Compagnie marocaine des œuvres et objets d'art), leader national du marché de l'art. Ce samedi 1er avril, dans sa galerie casablancaise, 207 pièces et/ou lots essaieront de trouver preneur. Que contient le catalogue ?
Un coran du XVIe siècle ?
Côté manuscrits, une quinzaine de corans et autres traités de théologie bellement enluminés et reliés, dont une écrasante majorité d'origine ottomane ou qâjâr (perse), datant de la fin du XIXe siècle. Leur prix de départ variant, en moyenne, entre 40 000 et 100 000 dirhams. À une exception près, mais de taille : un coran calligraphié en khatt maghribi-andalou, présenté comme datant du XVIe siècle et estimé, par conséquent, autour de 250 000 dirhams ! Attention, on dit bien “présenté”, sachant que, hormis les objets de musée scientifiquement expertisés, les pièces d'art islamique antérieures au XVIIIe siècle sont rarissimes. La datation avancée dans ce cas précis s'appuyant sur l'ancienneté manifeste du papier, mais surtout sur l'archaïsme prononcé de la calligraphie et du lexique décoratif caractéristiques de cette période. Question : pourquoi pas d'autres corans de style maghribi ?
“Ils sont apparemment extrêmement rares sur le marché, pour des raisons que je ne saurais avancer, n'étant pas spécialiste de la question”, avoue humblement Hicham Daoudi, patron de la CMOOA, qui tient à souligner “l'aide précieuse” apportée dans l'organisation de cette vente par Youness Mansouri, fondateur de la librairie parisienne Les livres de Mina, spécialisée en ouvrages anciens sur l'Afrique du Nord, l'Orient islamique, les manuscrits arabes et autres divers livres précieux de voyage.
Au début, fut Léon l'Africain
Le reste de la vente, soit quelque 190 lots, comprend des éditions européennes anciennes ayant pour sujet l'Orient en général, le Moghreb en particulier — comme disaient les marocanistes émérites du début du XXe siècle. Parmi les pièces stars, assurément, cette belle édition française, datant de 1556, de la fameuse Description de l'Afrique du non moins fameux Léon l'Africain, alias Hassan El Wazzan. Petit rappel.
Né en 1488 dans la Grenade assiégée, ce dernier grandit à Fès où il étudie à la Qaraouiyine, avant d'embrasser une carrière de commerçant-diplomate qui lui fera sillonner le Maghreb, le Sahel, l'Égypte, Constantinople et l'Arabie. De retour d'un de ses voyages, il est fait captif à bord d'un voilier par des chevaliers de l'Ordre de Saint Jean qui l'offrent au Pape Léon X. Le pontife baptise ce fin lettré qui signera pour lui, sous le nom de Léon l'Africain, cet ouvrage de référence qui reste, aujourd'hui encore, la principale source d'information sur l'histoire, la géographie et les modes de vie — très détaillés — du monde musulman du XVIe siècle.
Pour la petite histoire, c'est à Léon l'Africain que nous devons la plus ancienne description de la ville d'Anfa, qu'il a visitée quelque temps après sa destruction — pour cause de piraterie — par l'Infant Don Fernando, frère d'Alphonse V du Portugal, en 1468. Il y raconte : “La plupart des maisons, des boutiques et des temples, sont toujours debout et leurs ruines offrent aux yeux un spectacle vraiment digne de compassion. On voit des vergers qui sont devenus des bois et qui produisent encore cependant quelques fruits.” L'ouvrage, écrit en arabe, a d'abord été traduit en toscan avant de l'être en “françois”. La pièce est proposée à partir de 100 000 dirhams. Une édition en latin, datant de 1632, est, elle, proposée à partir de 20 000 dirhams.
Structurer le marché pour éviter
la fuite d'un patrimoine
Tout d'abord, existe-t-il un marché du livre ancien au Maroc ? “Nous n'en savons vraiment rien, sourit Hicham Daoudi. Ou alors, il est très secret ! Pour ce qui nous concerne, nous n'avons aucune visibilité. Cela fait presque quatre ans que l'idée de cette vente nous trotte dans la tête. Il a fallu réunir le fruit de quatre successions pour nous lancer. Nous allons bien voir ce qui va se passer. Si nous vendons un tiers de ce qui est présenté, nous estimons que le pari est gagné.” Sinon ? “Quel que soit le résultat, nous continuerons sur cette voie. Nous voulons être pionniers dans la structuration de ce marché. Une deuxième vente est d'ores et déjà programmée dans les six mois. On y proposera ce qu'on appelle les hajariyat (premiers ouvrages imprimés au Maroc, à la fin du XIXe siècle, selon le procédé de la gravure, ndlr). Au-delà de l'acte commercial, que nous ne renions pas, il s'agit aussi pour nous d'une contribution citoyenne : il faut bien créer un cadre transparent si l'on veut éviter la fuite de ce patrimoine à l'étranger.”
Eaux-fortes et lithographies pour attirer le chaland
Pour intéresser la clientèle habituelle de la salle des ventes, en grande partie friande de peinture orientaliste — marocaniste, pour être plus précis —, une part belle a été faite aux in-folio et autres ouvrages brochés en vélin, comprenant des planches hors-texte (eaux-fortes, lithographies ou photographies argentiques), parfois rehaussées de la main de l'artiste, la plupart du temps en tirage limité. Citons, au hasard, Au Maroc, feuilles d'Album, de Marcel Vicaire, et ses trente-six planches en couleurs rehaussées à la gouache (1922, préface des Frères Tharaud, à partir de 25 000 dirhams).
Ou encore, dans la même fourchette de prix et datant de 1930, Trois récits marocains de Maurice Le Glay, illustré par Abascal, tiré à 150 exemplaires seulement. La palme d'or de ce type de bel objet
allant, incontestablement, au somptueux album portfolio, datant de 1930 et tiré à 520 exemplaires, réunissant trente planches de dessins en quadrichromie rehaussées d'or et d'argent sur carton, du grand Jacques Majorelle. Avec, en sus, un texte du célèbre écrivain Pierre Mac Orlan et une introduction du Maréchal Lyautey — excusez du peu. Des planches dont tout un chacun peut admirer l'étrange beauté au Musée privé casablancais, Abderrahman Slaoui, où elles sont fort élégamment encadrées et scénographiées. Prix de départ : autour de 160 000 dirhams.
Foucauld ou le savant espion
Naturellement, le catalogue comprend également nombre de ce qu'il était convenu d'appeler “relation de voyage” — lorsque le texte avait des prétentions d'ordre littéraire — ou “reconnaissance” — lorsque le propos se voulait scientifique. Dont le très classique Reconnaissance du Maroc, du non moins classique vicomte Charles de Foucauld, présenté, ici, dans son édition originale datant de 1888, en deux volumes (l'un comprenant le texte et une centaine de dessins, le second, un atlas de vingt-deux cartes).
Rappelons que cet aristocrate érudit, prêtre de son état, un temps militaire, avait pris la peine d'apprendre l'arabe et l'hébreu, en Algérie, afin de pouvoir sillonner le Maroc, déguisé en juif — l'empire chérifien interdisant, alors, la libre circulation aux chrétiens. Étude des différentes tribus, notes détaillées sur les rivières, routes et étapes, observations climatiques, etc. L'impressionnante somme de savoir sur le pays réunie par Foucauld est considérée par les historiens comme la principale source de renseignements ayant précédé et préparé la pénétration française. Le lot est proposé aux environs de 45 000 dirhams.
Un fonds documentaire nécessaire à nos musées
Last but not least, une partie non négligeable du catalogue est réservée aux nombreuses publications relatives aux arts traditionnels marocains, éditées durant les premières années du protectorat, à la demande et sous l'œil sourcilleux de Lyautey — ce militaire et politicien visionnaire, aux penchants esthétiques farouchement traditionalistes. Sont présents, les incontournables corpus des costumes et bijoux marocains, ruraux et citadins, consciencieusement collectés — en plusieurs volumes admirablement illustrés — par Jean Besancenot, de même, bien évidemment, que le très précieux et très savant Corpus des tapis marocains (1923-1934, Publication du Gouvernement chérifien), de Prosper Ricard. Ainsi que maints autres ouvrages du même acabit, tels Soieries marocaines, les ceintures de Fès, de Lucien Vogel (1922), ou encore, le très exhaustif Ferronneries du Maroc de Bailly.
Autant d'ouvrages de référence que nous aimerions tant voir figurer, en bonne position, sur les étagères des bibliothèques de nos architectes — d'extérieur comme d'intérieur —, sans parler du futur fonds documentaire, ô combien nécessaire, à notre jeune Fondation nationale des musées du Maroc. À bon entendeur…
PAR Jamal Boushaba
Publié sur Telquel N° 757 du 24 au 30 mars 2017
Publié le 28/03/17 15:49




