Pilier historique de l'économie nationale et de l'emploi manufacturier, le textile-habillement tunisien a construit sa trajectoire sur une équation simple mais efficace : des coûts compétitifs, une proximité géographique avec l'Europe et un savoir-faire industriel reconnu.
Ce triptyque a permis à la Tunisie de s'imposer durablement dans les chaînes de valeur européennes et d'équiper, année après année, les grandes marques du continent. Mais ce modèle s'essouffle, dans un contexte de chaînes logistiques fragilisées et d'exigences accrues en matière de réactivité, de traçabilité et de durabilité.
Désormais, la compétition se joue sur la valeur plus que sur les prix. Pour le textile tunisien, l'enjeu est de sortir de la sous-traitance et réussir une montée en gamme pour rester dans les chaînes de valeur mondiales.
La Fédération Tunisienne du Textile et de l'Habillement (FTTH) a organisé, le 19 juin 2026, la conférence de presse officielle de présentation de la " Vision Textile Tunisie 2036 ".
Réunissant les dirigeants et experts de la filière, cette vision propose une feuille de route à l'horizon 2036 visant à renforcer la compétitivité, l'innovation, la durabilité et l'attractivité du textile tunisien.
Ce plan se veut évolutif, propulsant le secteur vers une transformation profonde. Il s'adresse à une filière qui, bien que pilier historique de l'économie nationale, doit aujourd'hui réinventer son modèle face aux nouvelles exigences des marchés internationaux.
Loin de se contenter d'un simple état des lieux, la FTTH a posé un diagnostic profond lors de cette rencontre : le succès passé, fondé essentiellement sur la compétitivité-coût, a atteint ses limites. Dans un monde bousculé par les crises logistiques, les enjeux climatiques et une concurrence internationale exacerbée, le textile tunisien doit se concentrer désormais sur une montée en gamme résolue.
Une industrie qui dépasse largement le seul habillement
Présidant la conférence, Haithem Bouagila, Président national de la FTTH, a d'emblée tenu à préciser la nature de cette rencontre : " Ce que nous partageons aujourd'hui n'est pas un bilan, mais c'est un cap. "
Si le textile-habillement est un socle historique de l'économie tunisienne et l'un de ses premiers employeurs manufacturiers, ses chiffres réels dépassent largement les statistiques conventionnelles. Aux trois milliards de dollars d'exportations classiques, il convient en effet d'ajouter plus d'un milliard issu du textile technique, destiné aux industries automobile, aéronautique et médicale, ainsi qu'un milliard supplémentaire généré par le commerce local.
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" Si l'on additionne ces segments, nous atteignons plus de 4,5 milliards de dollars ", souligne M. Bouagila. Cette dimension locale, loin d'être négligeable, mobilise un savoir-faire complet, du tissage à la confection, au service de besoins stratégiques nationaux, incluant les équipements de la protection civile, de la police et de l'armée.
Pour le Président de la FTTH, cet héritage de cinquante ans, durant lequel la Tunisie a habillé l'Europe avec sérieux et qualité, constitue aujourd'hui la base solide sur laquelle bâtir cette nouvelle vision 2036.
Un changement de modèle devenu indispensable
Haithem Bouagila a toutefois estimé que les fondements qui ont longtemps porté le succès du textile tunisien ont profondément évolué. Entre les conséquences de la pandémie, les tensions géopolitiques, les perturbations logistiques mondiales, les effets du changement climatique et l'évolution rapide des attentes des consommateurs, l'environnement dans lequel évolue l'industrie n'est plus le même.
Selon lui, les grandes marques internationales ne recherchent désormais plus uniquement les coûts de production les plus bas. Elles privilégient davantage la proximité géographique afin de réduire les délais de livraison, gagner en réactivité et suivre des tendances de consommation qui se renouvellent à un rythme toujours plus rapide. Elles exigent également davantage de traçabilité, de transparence et de durabilité, sous la pression croissante des consommateurs et des nouvelles réglementations.
Dans ce contexte, le président de la FTTH considère que la Tunisie dispose d'atouts particulièrement recherchés par les donneurs d'ordre européens. " Le vent tourne pour une fois en notre faveur ", a-t-il affirmé, tout en avertissant que cette fenêtre d'opportunité pourrait être de courte durée si le secteur ne parvient pas à se transformer suffisamment vite.
Pour lui, le principal défi n'est plus celui de la capacité de production mais celui du modèle économique. Malgré ses performances industrielles, la filière demeure concentrée sur des activités à faible valeur ajoutée et reste engagée dans une concurrence fondée essentiellement sur les prix, un terrain sur lequel elle peine à rivaliser avec les grands pays à bas coûts d'Asie.
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Le secteur souffre également d'une forte dépendance aux matières premières importées, ce qui allonge les délais d'approvisionnement et augmente les coûts de production. À cela s'ajoute un déficit d'attractivité qui freine le renouvellement des compétences et éloigne progressivement les jeunes générations des métiers du textile et de l'habillement.
" Nous n'avons pas un problème de travail, nous avons un problème de modèle ", a résumé Haithem Bouagila. Un constat issu, selon lui, de plusieurs mois de concertation entre industriels, notamment lors des ateliers de réflexion et des réunions stratégiques organisés par la fédération.
Face à cette situation, la FTTH propose une transformation en profondeur reposant sur trois axes majeurs : passer d'une logique de volume à une logique de valeur ajoutée, sortir de la guerre des prix grâce à la montée en gamme, à l'innovation et à la différenciation, et renforcer la résilience du secteur à travers la diversification des marchés et la sécurisation des approvisionnements.
Une ambition à l'horizon 2036
La stratégie présentée vise à repositionner le textile tunisien autour de trois grands pôles d'excellence à l'horizon 2036.
Le premier consiste à faire de la Tunisie une plateforme textile euro-méditerranéenne premium, agile, durable et de proximité au service des marchés européens. Le second ambitionne de hisser le pays au rang de référence régionale dans les textiles techniques, médicaux et professionnels, notamment dans les segments du workwear, des équipements de protection, du textile médical, des textiles intelligents et du linge de maison à forte valeur ajoutée.
Le troisième pilier repose sur la transformation numérique du secteur à travers le développement d'une intelligence artificielle souveraine mutualisée, alimentée par les données de la profession et accessible à l'ensemble des entreprises adhérentes. L'objectif est de démocratiser des outils technologiques jusqu'ici réservés aux grands groupes internationaux. " Nous voulons passer du statut d'atelier choisi par défaut à celui de partenaire recherché pour son excellence ", a résumé le président de la FTTH.
La feuille de route prévoit des actions à court terme dès 2026-2027, notamment le déploiement d'outils d'intelligence artificielle, le renforcement de la formation 4.0, le développement du textile technique ainsi que la création d'un fonds de modernisation destiné à soutenir les investissements du secteur.
À moyen terme, entre 2028 et 2030, les priorités porteront sur l'intégration de la chaîne de valeur, la diversification des débouchés à l'export et l'accélération de la transition durable.
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Pour mesurer l'efficacité de cette stratégie, la fédération s'est fixé plusieurs objectifs chiffrés : une hausse des exportations de 20 % d'ici 2030 et de 50 % à l'horizon 2036, une progression de 25 % de la valeur ajoutée locale, une augmentation de la part des textiles techniques à 45 % de l'activité du secteur, ainsi qu'une hausse de 30 % de l'emploi qualifié.
La FTTH ambitionne également de mobiliser 1,35 milliard d'euros d'investissements sur les dix prochaines années afin d'accompagner cette montée en puissance du textile tunisien.
Un plan qui ne peut réussir qu'à l'échelle collective
Haithem Bouagila a insisté que ce plan présenté par la FTTH ne pourra réussir s'il reste cantonné à la seule fédération. " Il ne réussira que s'il devient le vôtre ", a-t-il martelé, appelant chaque industriel à s'approprier cette transformation au niveau de son entreprise, de ses installations et de sa stratégie.
Pour ce faire, il a formulé trois changements de paradigme destinés à structurer la future dynamique du secteur. Le premier concerne la fin de la concurrence interne par les prix. Le président de la FTTH a appelé les industriels à sortir de la logique de guerre tarifaire qui fragilise la filière.
Selon lui, le véritable concurrent n'est plus l'usine voisine mais les grands bassins de production mondiaux. Il plaide ainsi pour une mutualisation des efforts : achats groupés, conteneurs partagés, gestion commune des stocks et développement de clusters spécialisés. " Notre vrai concurrent n'est plus l'usine de la ville voisine, il est à l'autre bout du monde. Unissons plutôt nos forces, achat groupé, conteneurs mutualisés, partage des stocks, cluster spécialisé par métier, ensemble nous pesons, séparés nous subissons.", a-t-il résumé.
Le deuxième axe porte sur la mise en commun des savoirs. Haithem Bouagila a souligné que de nombreuses entreprises tunisiennes ont déjà développé des solutions innovantes en matière de gestion des ressources humaines, de digitalisation, de durabilité ou encore d'automatisation.
Pourtant, ces initiatives restent souvent isolées. Il appelle à les rendre accessibles à l'ensemble du secteur à travers un observatoire des bonnes pratiques, des sessions de peer learning et le futur développement d'une intelligence artificielle souveraine dédiée à la filière. " Le savoir partagé ne se divise pas, il se multiplie ", a-t-il affirmé.
Le troisième levier concerne la montée en gamme. Le responsable plaide pour une accélération des investissements dans la modernisation des outils de production, l'automatisation des tâches à faible valeur ajoutée, la digitalisation des chaînes industrielles et le renforcement des compétences. Pour lui, le principal enjeu de compétitivité n'est plus le coût du travail, mais la productivité, l'innovation et la valeur ajoutée.
Un appel à la responsabilité partagée
Au-delà des industriels, le président de la FTTH s'est adressé aux partenaires institutionnels et économiques du secteur. Tout en réaffirmant l'engagement de la profession à investir, moderniser, former et exporter davantage, il a estimé que ces efforts ne pourront produire pleinement leurs effets sans une évolution parallèle de l'environnement des affaires.
Dans un contexte international marqué par une concurrence accrue entre les pays pour attirer les investissements industriels, il a alerté sur le risque de décrochage si aucune réforme structurelle n'est engagée rapidement. " Il ne s'agit pas de demander des privilèges, mais de construire les conditions de la réussite ", a-t-il insisté.
Au nom de la profession, il a formulé six priorités adressées aux pouvoirs publics. La première concerne le coût du financement, jugé trop élevé pour accompagner les investissements industriels lourds, avec la nécessité de mécanismes de crédit adaptés et de délais de grâce plus longs.
La deuxième porte sur un cadre fiscal incitatif, orienté vers l'innovation technologique et la transition durable. La troisième priorité vise la simplification des procédures douanières et logistiques, considérées comme un levier clé de compétitivité face aux concurrents asiatiques. Pour lui, chaque retard administratif se traduit directement par une perte de marché.
Le quatrième axe concerne la modernisation du code des changes, afin de permettre aux entreprises d'opérer à la vitesse des échanges internationaux. Le cinquième appelle à une évolution du droit du travail, dans le cadre d'un dialogue social renforcé, au service d'un emploi durable et d'une meilleure performance collective.
Enfin, la FTTH plaide pour une simplification radicale du parcours de l'investisseur industriel, avec des procédures plus lisibles, des délais maîtrisés et des règles stables dans le temps.
Vers un fonds national de modernisation industrielle
Parmi les propositions structurantes, Haithem Bouagila a insisté sur la création d'un fonds national de modernisation industrielle, conçu comme un projet fédérateur associant la profession, les pouvoirs publics et les institutions financières internationales.
Ce fonds, loin d'être une charge, est présenté comme un investissement stratégique destiné à préserver les emplois existants et à en créer de nouveaux à plus forte valeur ajoutée.
S'adressant aux autorités publiques, il a conclu sur un message de partenariat : " Nous ne vous demandons pas de porter le secteur à notre place, mais de courir à nos côtés et de ne pas freiner notre élan ". Selon lui, la réussite passe par une convergence entre réformes structurelles et investissements industriels.
Aux partenaires financiers, il a enfin rappelé le potentiel concret du plan présenté : modernisation du secteur, développement du textile technique et médical, transition bas carbone et création d'une académie textile 4.0.
Jihen MKEHLI
Publié le 19/06/26 13:58




