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Relèvement du taux directeur de la BCT : Raisons, enjeux et efficacité

ISIN : TN0009050014 - Ticker : PX1
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Le 17 mai 2022, la BCT a décidé de relever son taux directeur de 75 points de base à 7%. Une hausse qui ne manquera pas de se traduire partiellement dans le Taux moyen du Marché Monétaire (TMM) du mois de mai, à partir du 1er juin, à 6,6%, et totalement, à partir du 1er juillet, à plus ou moins 7%.

Cette décision est-elle légitime, défendable et efficace ? Quelles conséquences aura cette décision sur l'économie, sur le budget de l'État, sur les particuliers et sur les entreprises. La BCT avait-elle d'autres choix ? Quel est le rôle de l'État et de la politique économique pour éviter les décisions douloureuses de la politique monétaire ?

Par Moez HADIDANE

Au mois d'avril 2022, l'inflation a atteint en Tunisie 7,5% contre 5% à la même période de l'année précédente. L'Inflation sous-jacente (Hors Energie et Alimentaire) a atteint 6,8% en avril contre 5,5% un an plutôt. En date du 15 mai 2022, le dollar atteint face au dinar tunisien un plus haut historique à 3,153 soit une hausse (du dollar) de 9,24% depuis le début de l'année et de 16,6% depuis début 2020.

Derrière cette forte accélération de l'inflation, il y a d'abord l'impact de la dépréciation du dinar face au dollar (principale monnaie de facturation de nos achats en pétrole et céréales) se traduisant par un renchérissement des produits importés. Ensuite, il y a l'effet de la hausse des prix des produits agricoles et pétrolier dont la consommation est assurée en dominance par les importations.

Face à cette situation et dans le but de ralentir l'inflation qui pourrait s'amplifier durant les mois à venir, la BCT décide le 17 mai 2022 de relever son taux directeur de 75 points de base à 7% et le taux minimum de rémunération de l'épargne de 100 points de base à 6%.

Les fondements du relèvement du taux directeur de la BCT

En apparence, le relèvement du taux directeur vise à atténuer les pressions inflationnistes en limitant le recours aux emprunts et en décourageant la demande des biens et de services. Plus les charges financières augmentent, plus le revenu disponible pour la consommation diminue. 

Ainsi, une hausse du TMM de 0,75% à partir du 1er juillet 2022 se traduira par écart de 1,8% de l'échéancier mensuel des crédits remboursable par annuités constantes et de 2,6% des crédits remboursable par amortissement. À titre d'exemple, un particulier qui compte contracter un crédit bancaire de 40.000 dinars sur cinq ans, remboursera une mensualité (capital et intérêts) de 825 dinars avant la hausse des taux et 840 dinars si le TMM augmente de 0,75% soit un écart mensuel de 14,6 dinars par mois équivalent à 175 dinars par an.

Pourquoi la BCT augmente son taux directeur, pour lutter contre une inflation dont les origines, sont subies de l'extérieur ? En réalité, la décision de la BCT de relever le taux directeur de 75 points de base ne vise pas seulement à freiner les crédits de consommation ou même d'investissement mais il s'agit d'étouffer les opérations d'arbitrage sur le dinar au profit du dollar et de limiter les importations destinées au surstockage.

Le relèvement du taux directeur de la banque centrale a tenu compte de l'élargissement du déficit courant, de la dépréciation du dinar face au dollar et de l'inflation. Ce relèvement n'a pas aussi été trop élevé afin de sauvegarder les prémices de reprise comme en témoigne un taux de croissance de 2,4% au premier trimestre 2022 et une évolution des exportations de 24,6% durant les cinq premiers mois de l'année.

Ainsi, la BCT n'a pas réagi seulement à l'annonce de l'INS d'un taux d'inflation de 7,5%, mais aussi à la forte dépréciation du dinar face au dollar et à l'élargissement du déficit commercial et par conséquent du déficit courant. L'objectif de la BCT étant d'amortir l'accélération de l'inflation et de contenir les anticipations futures de l'inflation.

En effet, les opérateurs économiques, spéculant sur la poursuite de la hausse des prix mondiaux des biens et services et de la baisse du dinar, ont accéléré leur achats de l'étranger dans un processus d'accumulation des stocks. Ceci a eu pour conséquence une précipitation des opérateurs économiques dans la demande du dollar et la vente du dinar auprès des banques, ce qui a amplifié la baisse du dinar et la hausse du déficit commercial de 49,8%. Chiffres à l'appui, nos importations ont culminé de 30,2% durant les cinq premiers mois de l'année en cours et le dollar s'est apprécié de près de 9,2% YTD face au dinar au 15 mai 2022.

La hausse des prix des matières premières sur le marché international et la baisse du dinar risquent d'entrainer une escalade des coût des facteurs de production, qui se traduiront par une hausse des prix des biens et services fabriqués localement à travers le mécanisme de répercussion et d'indexation des prix mondiaux sur les produits locaux (produits finis, produits agricoles, transport etc.), qui à son tour découlera sur des revendications salariales et donc une inflation qui s'auto-alimente.

Afin de briser ce cercle vicieux, la BCT vise sur le court terme à rendre le coût du capital plus cher que les gains de surstockage et/ou d'arbitrage sur le dinar. La BCT était (et l'est encore) face à deux alternatives, soit accepter une hausse des taux qui se traduira par un enchérissement des échéances de remboursement de près de 3%, soit ne pas relever son taux directeur et favoriser le terrain à une perte du pouvoir d'achat de l'ordre de 20% sur le moyen terme.

Il ne faut surtout pas s'attendre sur le court terme à une baisse de l'inflation durant les mois à venir. La transmission de l'effet recherché de la hausse des taux sur l'inflation prendra entre 6 et 8 mois et la BCT le sait très bien.

En l'absence de réformes et de décisions odieuses de l'État pour endiguer l'inflation, notamment à travers l'encouragement de l'agriculture locale, la protection de la marge bénéficiaire des agriculteurs, la transition énergétique au profit des énergies renouvelables, et la suppression de l'économie de rente exercée par l'État dans plusieurs secteurs, la BCT n'avait pas vraiment l'embarras de choix.

La décision de la BCT est-elle suffisante et efficace ?

Jusque-là, la BCT a pris une décision défendable. Mais est-ce que cela est suffisant. Bien entendu que non. Le gardien du temple de la monnaie a montré une grande indifférence et nonchalance dans sa défense des clients des banques : particuliers et entreprises. La BCT a laissé faire le diktat des banques en matière notamment des commissions et surtout les commissions facturées aux entreprises sur les opérations de change.

L'année 2021, a été un records pour les banques en termes de commissions encaissés. Pour les 12 banques cotées à la Bourse de Tunis, les commissions ont évolué de 13%, soit de 140 millions de dinars pour totaliser 1.213 millions de dinars, équivalent à 1% du PIB, qui semble être un record mondial.

En dépit de l'existence de 22 banques résidentes, le secteur bancaire tunisien est loin d'être concurrentiel. L'entente sur les tarifs et le lobbying se concocte dans les couloirs de l'Association Professionnelle Tunisienne des Banques et des Établissement Financier (APTBEF) au vu et au su de la BCT.

L'APTBEF vient tout récemment de changer de nom pour devenir le Conseil Bancaire et Financier (CBF) en outrage avec la loi bancaire et induisant confusion avec la dénomination et les prérogatives du Conseil du Marché Financier. D'ailleurs, la loi 2016-48 du 11 juillet 2016, relative aux banques et aux établissements financiers prévoit dans on article 185 ce qui suit : " Les banques et les établissements financiers sont tenus de constituer une association professionnelle, ayant pour objectif d'œuvrer à l'étude des questions liées à l'exercice de la profession et à son développement ainsi qu'à la formation des ressources humaines.

L'Association joue également le rôle d'intermédiaire entre ses membres d'une part et les pouvoirs publics et la Banque Centrale de Tunisie d'autre part, pour toute question intéressant la profession… ". La même loi s'est attardée sur le rôle de l'association dans la création d'un organe de médiation bancaire chargé de l'examen des requêtes qui lui sont présentées par les clients et relatives à leurs différends avec les banques et les établissements financiers.

Impact de la hausse du taux directeur sur les finances publiques

Les origines de l'inflation actuelle ne sont pas attribuées uniquement à des facteurs externes. Sur un historique relativement long (2010-2021), la masse monétaire a augmenté à un rythme annuel moyen de 8,5%, en contrepartie, les crédits du système bancaire accordés à l'économie ont évolué au rythme annuel moyen de 10,1%, mais cachant une évolution disparate. Les crédits aux entreprises et aux particuliers ont évolué de 8,6%, alors que ceux accordés à l'État ont progressé à un rythme moyen de 19,7%.

Ce constat est d'autant plus vrai sur la seule année 2021. Le total des crédits du système bancaire a augmenté de 10,4% dont 4,9% aux entreprises et particuliers et 36% pour l'État. D'ailleurs la répartition des crédits du système bancaire a nettement changé de physionomie affichant au 31 décembre 2021 un part de marché de 21,5% au profit de l'État (soit 78,5% aux entreprises et particuliers) contre une part de marché de 8,7% au 31 décembre 2010 (soit 91,3% pour l'économie).

Au 31 décembre 2021, l'encours des crédits du système monétaire sur l'État et sur l'économie s'élèvent à 131 milliards de dinars dont 28,2 milliards de dinars au profit de l'État, répartie entre 17,2 milliards accordé par les banques (dont 13,3 Mrds de dinars en Bons du Trésor) et 7,5 milliards de dinars de créances nettes de la BCT sur l'État. Ce dernier empiète de plus en plus sur le terrain des entreprises et exerce un effet d'éviction de plus en plus prononcé, détournant les financements supposés orientés à l'investissement au profit des ses dépenses de gestion, de ses fonctionnaires et au service de sa dette. Ces dépenses improductives (en grande partie décorrélées de toute productivité) ont alimenté et accéléré l'inflation en 2021.

En plus des 28,3 milliards de dinars de dette de l'État auprès du système bancaire (y compris BCT), les 22 banques résidentes ont contribué au budget à hauteur de 577 millions de dinars sous forme d'Impôts sur les Société au titre de l'exercice 2021 (contre 546 millions de dinars en 2020) et 124 millions de dinars sous forme de dons et de contributions conjoncturelles (contre 170 millions de dinars en 2020). Ceci explique probablement au laxisme et le manque de fermeté de l'État au laissé faire des banques en matière de commissions fracturés aux clients.

L'État a donc besoin des banques, compte tenu de l'insoutenabilité de la dette publique. En effet, le solde budgétaire primaire (solde avant charges d'intérêt de la dette) est lui-même négatif. Le solde budgétaire primaire ne permet pas de couvrir les intérêts de la dette et par conséquent toute dette supplémentaire destinée à financer le budget, se traduira par un besoin d'endettement additionnel. Ce besoin sera donc amplifié (effet de levier négatif) puisque le cout de la dette publique locale augmentera dès la transmission des taux monétaires courts sur les taux long des Bons du Trésor et donc, en absence de réformes, un creusement du déficit budgétaire et de la dette publique.

Comment atténuer l'inflation ?

Pour ralentir la hausse des prix, la politique économique doit s'attaquer directement aux facteurs sources de l'inflation. Ces facteurs se trouvent dans deux domaines principalement : la création monétaire pour financer le déficit structurel du budget et l'inflation importée.

Dans le premier chantier, l'État doit avoir le courage et la force à entreprendre les réformes nécessaires portant sur la refonte du régime de compensation, la restructuration des entreprises publiques (STAM, RNTA, ELFOULEDH, Tunisair, CTN, STEG, BFPME etc.), la revue du système des subventions et l'allègement du poids de la masse des salaires de la fonction publique et ce, nonobstant la myopie syndicale ou même les considérations politiques et les rendez-vous électoraux des mois de juillet et décembre.

On oublie toujours que des réformes douloureuses sur le court terme, aboutissent sur le moyen et long terme à la création de plus de richesse et donc plus de revenus à distribuer équitablement sur la population. Dans le second domaine, la Tunisie doit viser son autosuffisance par rapport aux produits qui causent le plus de dégâts dans sa balance commerciale. La priorité étant l'énergie. La politique économique doit viser un objectif de production d'énergie électrique à partir de l'énergie renouvelable, au-delà du seuil de 30% fixé lors de la COP26.

Il n'est plus question, que les forces syndicales du monopole de la STEG, exonérées des factures d'électricité, s'opposent ou freinent la transition énergétique du pays. La STEG, fixe les prix, organisent les appels d'offres, décide du raccordement ou non des stations d'énergie renouvelable, importe le gaz naturel, produit l'électricité, transporte et distribue le gaz naturel et l'énergie électrique.

En second lieu, l'État doit encourager la production céréalière en particulier et agricole en général à travers l'allocation de surfaces plus large, la rationalisation à la hausse des prix d'achat auprès des producteurs et l'encouragement de l'emploi dans les métiers connexes. En troisième lieux, la Tunisie doit changer de modèle industriel au profit des biens d'équipement industriels à grande valeurs ajoutée.

Au-delà, la Tunisie doit œuvrer à moderniser son industrie, restructurer les chaines d'approvisionnement, encourager les investissements directs étrangers, se désengager des secteurs concurrentiel (Pétrole, Tabac, Banques, transport maritime et aérien), se focaliser sur l'éducation, la santé et la sécurité, combattre le virus de la corruption en commençant par les secteurs qui sont censés combattre la corruption. Le rôle de l'État providence des années 60 et 70 est révolue. L'État ne peut plus assumer une responsabilité dont il n'a plus les moyens.

Publié le 23/05/22 12:16

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