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Mondher Ghazali : La Tunisie a besoin d'une vision économique claire et rassurante à long terme

Il peut être perçu résolument comme un " grand banquier " de la place financière tunisienne. Il a été un " passeur " qui a contribué à l'essaimage des savoir-faire et des réseaux relationnels de la banque française Société Générale (SG) vers la Tunisie. Mondher Ghazali, nommé à la tête de l'Union Internationale de Banques (UIB) en juillet 2017, a pris la relève de Mr Kamel Néji. Son parcours universitaire et ensuite professionnel en France en tant qu'inspecteur principal en charge de la supervision mondiale des relations avec les régulateurs et de l'Audit interne de la Banque de financement et d'investissement au sein du Groupe SG, explique sa culture internationaliste. Sa force aura été d'impulser le glissement insensible de l'UIB vers le peloton de tête des plus grandes banques tunisiennes. Interview.

L'UIB  a annoncé en 2018 la mise en place d'un nouveau plan stratégique, sur quoi repose ce plan ?

Ce plan stratégique repose sur quatre axes. Les deux premiers sont consacrés à la transformation du point de vue business, le but étant de favoriser l'équilibre du business model de la banque entre son activité Retail et son activité Entreprise. Nous étions historiquement une banque plutôt à dominante Retail, avec près de 13% de part de marché, mais nous avions des positions largement perfectibles sur la clientèle d'entreprises.

Nous avons donc pris la décision de nous engager de manière intensive dans le développement de la clientèle d'entreprises, notamment par l'ouverture de nouveaux centres d'affaires, le recrutement de nouveaux chargés d'affaires et le développement de notre gamme de produits. Ce rééquilibrage est aujourd'hui largement opéré avec notamment 50% du bilan de la banque qui est désormais consacré au financement des entreprises, contre 35% il y a trois ans.

En ce qui concerne le deuxième axe commercial, c'est la montée en gamme en matière de services à la clientèle de particuliers et notamment le développement de positions plus importantes sur la clientèle patrimoniale et professionnelle. Là aussi nous avons fait fortement évoluer notre dispositif d'exploitation avec l'affectation de conseillers dédiés à ces deux segments dans nos agences.

Ces deux axes commerciaux s'intègrent dans un cadre plus large qui est notre volonté de nous imposer comme étant LA banque relationnelle en Tunisie et de mettre la qualité de la relation clientèle au centre de nos préoccupations quel que soit le segment de la clientèle. Nous sommes ainsi très attentifs à la satisfaction de nos clients, un indicateur que nous mesurons de manière très régulière à travers des enquêtes approfondies. Nous constatons une amélioration très nette de notre positionnement en matière de satisfaction clients et nous avons l'intention de progresser encore sur ce volet crucial de la prestation bancaire.

Quels sont les moyens qui ont été mis en place pour réaliser ce plan ?

Nous avons mis en place une conjonction de moyens humains et d'investissements en matière de technologie et d'innovation. Sur le plan des moyens humains, l'UIB est certainement la banque tunisienne de grande taille qui recrute le plus, parce que nous développons notre réseau et notre dispositif commercial à la fois sur la clientèle des particuliers et d'entreprises ainsi que notre socle technologique, et ce alors même que nous réalisons des gains de productivité au niveau des fonctions de support et back-office que nous redéployons en matière de développement commercial.

Ce développement se fait à la fois par les recrutements de jeunes diplômés mais aussi d'un certain nombre d'experts externes qui nous apportent des savoir-faire complémentaires à ceux de la banque, et par une politique très active de développement des collaborateurs et de promotion interne. Parallèlement, nous avons consenti des investissements particulièrement importants sur le volet digital. Sur cinq ans, nous prévoyons d'investir sur ce volet plus de 75 millions de dinars, une enveloppe qui concerne à la fois la montée de version de notre cœur de système d'informations bancaire et la digitalisation des processus et de la relation client, comme à travers le Mobile Banking et l'Internet Banking sur lesquels nous avons développé des offres parmi les meilleures en Tunisie.

Comment jugez-vous le contexte économique national ? Quels sont les axes à même d'accroître le potentiel de croissance et développement du pays ?

La situation économique de la Tunisie est aujourd'hui très contrastée, avec depuis plusieurs années une tendance à la dégradation des indicateurs relatifs aux finances publiques, aux équilibres extérieurs ou encore à l'inflation. Tout cela crée un contexte difficile dans lequel nous faisons face à un tarissement de la liquidité bancaire et donc à des difficultés croissantes en matière d'accès au financement des entreprises. Le taux de croissance de 1% enregistré au cours du troisième trimestre 2019 marque un ralentissement net par rapport au rythme de l'année dernière et s'inscrit nettement en dessous de la croissance potentielle du pays.

Pour revenir à votre question concernant le potentiel de l'économie nationale, je pense qu'il y a deux gisements de croissance. Tout d'abord, la relance du secteur de l'énergie et des mines qui fonctionne au ralenti et qui est capable à lui seul de combler une partie significative de nos déficits extérieurs. Toutes les mesures tendant à la fois à dépasser les crispations qui existent dans ce secteur, à revenir à des niveaux de production plus importants et à diversifier notre base d'approvisionnement énergétique à travers les sources alternatives, sont clairement de nature à améliorer fortement la trajectoire des finances publiques et des comptes extérieurs du pays.

D'autre part, le fait est que nous n'avons pas beaucoup progressé ces dernières années en matière de transformation du Business Model Tunisie : notre modèle est resté pour l'essentiel concentré sur des secteurs à valeur ajoutée modeste et fortement exposés au ralentissement international. Toutes les mesures, là aussi, qui sont de nature à accélérer cette transformation de notre économie, à croître les investissements publics et privés pour aller vers des industries et services à forte valeur ajoutée, sont de nature dans le long terme à améliorer les niveaux à la fois d'emploi et de la valeur ajoutée.

Comment se fait-il que dans ce contexte économique difficile, les banques ne cessent d'accroître leurs revenus et leur rentabilité ?

Il est incontestable que les banques réalisent depuis plusieurs années des performances de qualité et en forte amélioration. Cela s'explique à la fois par des facteurs conjoncturels et fondamentaux. S'agissant des facteurs conjoncturels, le constat est évident : la hausse des taux d'intérêt est favorable aux banques et a permis un développement rapide des marges d'intérêts qui ont été une des sources principales de la hausse du PNB.

Derrière ça, il faut se rendre compte qu'il y a surtout des facteurs fondamentaux. En effet, le secteur bancaire est un secteur fortement régulé qui a progressé davantage que d'autres secteurs dans sa transformation, dans l'assainissement de sa gestion du risque et dans sa manière de répondre aux besoins des consommateurs. Il est logique que cette rigueur, notamment en matière de gestion du risque, produise une amélioration des résultats.

Le deuxième facteur fondamental concerne les banques publiques. Nous avons aujourd'hui un secteur public qui a engagé résolument sa phase de transformation avec des résultats et une compétitivité commerciale qui se redressent d'une manière spectaculaire. Même si ces plans de transformation ne sont encore qu'au milieu du gué, il s'agit d'une évolution positive à saluer.

L'asséchement de la liquidité se fait de plus en plus sentir, comment peut-on donc drainer le cash qui circule en dehors du circuit bancaire ?

Ce sujet est pris de manière assez sérieuse et avance rapidement, sous l'égide de la Banque centrale de Tunisie. En termes de mesures à prendre, il faut d'une part rendre la détention du cash à la fois chère, peu pratique et pénalisante pour les personnes et les entreprises et, d'autre part, assurer aux paiements électroniques une diffusion plus large, une meilleure accessibilité et abaisser leur coût pour l'usager.

En matière de diffusion et de démocratisation des paiements électroniques, on est en train de voir émerger aujourd'hui des mesures en matière de création de plateformes de Mobile Payment permettant à la Tunisie de rattraper son retard par rapport aux pays de l'Afrique subsaharienne. D'autres initiatives sont lancées pour rendre l'Etat, lui-même, exemplaire en installant par exemple des terminaux de paiement électroniques dans les administrations publiques. L'ensemble de ses dispositifs mis de bout en bout va permettre de réduire progressivement le cash dans l'économie.

Cependant, la détention du cash est aussi largement liée d'une part à la prévalence de l'économie informelle dans notre pays, à la tentation d'évasion fiscale et à un sentiment de manque de confiance dans les perspectives économiques. A côté des solutions techniques et de l'offre des moyens de paiement électroniques, il faut donc une action plus fondamentale à la fois en matière de lutte contre l'évasion fiscale et d'encouragement à la formalisation des activités économiques et d'une manière générale une vision économique claire et rassurante à long terme qui permet d'amener de la confiance dans les perspectives du pays.

Partant de ce contexte économique, quelle est la trajectoire d'avenir de l'UIB et quelles sont ses ambitions en termes de croissance et de positionnement sur le marché ?

Il faut d'abord rappeler que l'UIB a franchi depuis 10 ans maintenant un certain nombre d'étapes extrêmement importantes dans sa progression. Il y a encore sept ans, nous étions 7ème et dernière grande banque privée par tous les indicateurs d'activité. Aujourd'hui, l'UIB est la 3ème banque privée par le PNB et affiche parmi les meilleurs taux de croissance et de rentabilité sur fonds propres du secteur.

Notre ambition est clairement de continuer sur cette lancée et de gagner de nouvelles places dans le palmarès des banques tunisiennes et surtout de le faire, comme c'est le cas depuis plusieurs années, en développant le socle de satisfaction de nos clients qui est le seul garant d'une croissance pérenne, conforme et rentable.

En matière de croissance de PNB et des résultats, le secteur bancaire a connu ces deux ou trois dernières années une période particulièrement faste et on ne peut pas raisonnablement s'attendre à la persistance de ce type de situation. Il est tout à fait possible que le secteur soit confronté dans les années à venir à un contexte de baisse des taux qui exercera une pression baissière sur les revenus. C'est pour cette raison que la seule voie pour poursuivre la croissance consiste à améliorer la satisfaction des clients et à faire progresser les parts de marché.

Dans ce cadre, nous continuons à diversifier nos offres en termes de gamme de produits, à poursuivre à marche forcée la digitalisation de nos offres, à améliorer la qualité et à l'expérience client et à apporter de nouvelles innovations en matière d'offres produits. Nous nous employons aussi à valoriser notre avantage compétitif à savoir notre appartenance à un grand groupe international ce qui nous donne une capacité unique d'accompagnement en Afrique ou à l'international de nos clients et un accès à des expertises financières de premier plan.

Aujourd'hui, nous sommes tout à fait confiants dans la capacité de la banque à continuer à délivrer une croissance importante de nos résultats financiers et à poursuivre sa transformation pour se positionner parmi les tous premiers acteurs du secteur. Nous sommes aussi plus que jamais conscients de l'importance de notre rôle d'acteur responsable de notre environnement économique et social, avec notamment un engagement fort dans le financement de nos clients et de l'économie et des initiatives fortes en matière de RSE.

 

Propos recueillis par Omar El Oudi et Ismail Ben Sassi

Publié le 07/01/2020 11:18:37

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