En huit séances, la Bourse de Tunis a perdu 8,4 % et vu sa cotation interrompue deux fois. Quatre explications ont circulé. Nous les avons vérifiées une par une.

Par Salah AYARI
Le 17 juillet, le Tunindex touche son record à 21 552 points, en hausse de 60 % depuis le 1er janvier. Le 20 juillet, la baisse commence, régulière et sans éclat. Le 23, le décret n° 2026-148 est signé. Le 24, il paraît au Journal officiel, un vendredi, alors que les marchés sont déjà fermés pour le week-end.
Le lundi 27, première séance après la publication : l'indice perd 1,9 %, entraîné par les banques. Le mardi 28, il décroche de 3,47 % et la cotation est interrompue automatiquement pendant une heure. Le mercredi 29, nouvelle interruption au matin, puis retournement complet : le marché termine en hausse de 1,3 %, dans le plus gros volume du mois.
Bilan du 17 au 28 juillet : 1 813 points effacés, soit 8,4 % de la valeur du marché, ou 4,4 milliards de dinars.
Quatre explications, quatre verdicts
L'été et le marché désert
Non. Juillet 2026 a été l'un des mois les plus actifs de l'année. Le 17 juillet, il s'est échangé 23,8 millions de dinars, contre une moyenne annuelle de 12,9 millions. Ce n'était pas un marché endormi.
La prise de bénéfices après six mois de hausse
Oui, et c'est le principal responsable. Le fait décisif est une date : la baisse commence le 20 juillet, quatre jours avant la publication du décret. À ce moment-là, personne ne pouvait y réagir. Cette première semaine représente déjà 38,9 % de la chute totale.
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Et un motif très net apparaît chez les banques : plus une action était chère, plus elle a chuté. Attijari Bank, la valeur bancaire la plus chèrement valorisée de la place, a perdu 9,95 % sur les deux séances du 27 et du 28. Celles qui se négociaient à des prix modestes par rapport à leurs bénéfices ont beaucoup mieux résisté.
C'est la signature d'une correction de prix. Le marché n'a pas décidé que les banques gagneraient moins d'argent : il a décidé qu'il payait leurs bénéfices trop cher.
Le décret sur les crédits d'honneur, complice, pas coupable principal
Il ne peut pas expliquer plus de la moitié de la chute. Puisque 38,9 % du recul le précède, et qu'une partie de la suite n'est que la prolongation du mouvement engagé, son plafond arithmétique s'établit à 46 %.
Son coût est trop faible pour justifier une telle baisse. Faisons le calcul le plus défavorable aux banques. L'obligation porte sur 8 % du bénéfice annuel. Supposons que pas un dinar prêté ne soit jamais remboursé.
L'hypothèse est absurde, mais poussons-la jusqu'au bout. Ajoutons ce que la banque aurait gagné en plaçant ces fonds ailleurs pendant deux ans et demi. Le total ne peut pas dépasser 9 % de la valeur des banques en Bourse.
Or les valeurs bancaires ont perdu 11,1 %. Plus que le maximum théorique de la mesure, dans le pire scénario imaginable. Le texte n'était pas une nouveauté. L'obligation des 8 % figure dans une loi du 2 août 2024. À l'époque, les valeurs bancaires avaient perdu 0,36 % : autant dire rien.
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Pourquoi cette différence ? Parce qu'une loi sans décret d'application ne contraint personne. Pendant deux ans, le texte est resté lettre morte. Le décret de juillet 2026 fournit ces modalités, et il ajoute trois choses qui changent tout pour une banque :
- Elle ne peut presque plus refuser : dix jours ouvrables pour répondre, refus obligatoirement motivé, aucune garantie exigible, aucun frais de dossier, et obligation d'écouler toute l'enveloppe chaque année.
- Une partie des prêts financera de la consommation : jusqu'à 5 000 dinars pour un particulier finançant des besoins courants, alors que la loi de 2024 visait les micro-projets, c'est-à-dire une activité qui génère des revenus pour rembourser.
- La mesure s'applique aux bénéfices de 2025, dont les assemblées d'actionnaires avaient déjà voté la distribution entre avril et juin 2026.
Pour les douze banques cotées, l'enveloppe destinée aux particuliers, aux porteurs de petits projets et aux PME représente environ 143 millions de dinars par an.
Les coupures d'électricité et le mécontentement
Non retenu comme cause directe. La chronologie ne concorde pas : c'est précisément pendant la période des délestages les plus longs, à la mi-juillet, que la Bourse touchait son record historique. Si le marché avait sanctionné les coupures, il l'aurait fait à ce moment-là et particulièrement les sociétés énergivores.
Pourquoi si peu de ventes ont fait autant de dégâts
Le 28 juillet, jour du coupe-circuit, la Bourse a échangé 11 millions de dinars, soit moins que sa moyenne annuelle de 12,9 millions.
On attendrait l'inverse. Quand tout le monde cherche à sortir en même temps, les échanges s'envolent : c'est la signature d'une panique. Ce jour-là, ils sont restés sous la normale. Ce n'est donc pas une masse de vendeurs qui a fait tomber le marché.
Sur les banques, l'écart est plus net encore. Le 21 juillet, il s'échangeait 12,5 millions de dinars de titres bancaires. Le 24, plus que 2,3 millions. Le 27, 3,1 millions. Le marché ne s'est pas effondré sous le poids des vendeurs. Il s'est effondré parce qu'il n'y avait plus d'acheteurs en face.
Un déplacement minuscule, un effet massif
La Bourse a effacé 4,4 milliards de dinars. Sur la même période, les échanges qui ont réellement transféré des titres d'une catégorie d'investisseurs à une autre ont représenté environ 14 millions de dinars, soit 0,027 % de la valeur du marché.
Un dinar réellement déplacé a fait bouger environ trois cents dinars de valeur boursière. Sur un marché étroit, le prix affiché est celui de la dernière transaction. Quelques ventes suffisent à redéfinir la valeur de tout le reste.
L'acheteur qui a disparu
La Bourse publie chaque jour la répartition des achats et des ventes par type d'investisseur. Elle permet de l'identifier.
Jusqu'au 24 juillet, les acheteurs étaient les fonds de placement collectif, ces SICAV et FCP où des milliers d'épargnants tunisiens placent leur argent. Ils avaient acheté pour plus de 10 millions de dinars nets depuis le 16 juillet.
Le lundi 27 juillet, ils basculent. Leur part dans les achats s'effondre de 21,9 % à 9,9 %. Leur part dans les ventes bondit de 7,3 % à 19,8 %. Le premier acheteur du marché devient vendeur, en une seule séance.
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En face, les particuliers qui détiennent leurs actions en direct vendaient depuis le début, y compris pendant la hausse : 25,6 millions de dinars nets cédés en dix séances. Ce sont les gérants de fonds qui absorbaient tout. Le 27 juillet, ils ont arrêté.
Deux jours plus tard, ils rachetaient : le 29 juillet, les fonds reprennent 5,3 millions de dinars nets, et le marché se retourne.
Les investisseurs étrangers représentent 0 % des ventes les 27 et 28 juillet. La Bourse de Tunis s'est corrigée toute seule.
Le verdict : pourquoi on a vendu
Sur les 1 813 points perdus :
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Correction survenue avant toute réaction possible au décret |
38,9 % |
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Baisse générale du marché les 27 et 28 juillet |
39,3 % |
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Baisse supplémentaire propre aux banques |
21,8 % |
Ces derniers 21,8 % se partagent entre l'effet du décret et la correction du prix des actions bancaires. Avec seulement huit banques réellement échangées pendant ces séances, impossible de dire dans quelle proportion.
Le retrait de l'acheteur ne figure pas dans ce tableau, et c'est volontaire. Ce n'est pas une quatrième cause : c'est ce qui a multiplié les trois autres. Il n'explique pas pourquoi on a vendu, il explique pourquoi vendre si peu a fait perdre autant. Les mêmes ordres de vente passés en avril, quand les fonds achetaient encore, auraient provoqué une baisse bien plus modérée. Sa mesure, c'est le rapport de trois cents pour un.
Conclusion
La véritable fragilité de la Bourse de Tunis tient à sa taille. Avec 12,9 millions de dinars échangés par jour pour 52 milliards de dinars de capitalisation, il faudrait environ seize ans pour que l'ensemble des actions tunisiennes changent une fois de mains. Sur les grandes places mondiales, cela prend un an, parfois moins. C'est cette étroitesse qui permet à quatorze millions de dinars de faire bouger quatre milliards.
Le décret n'a donc pas eu besoin de coûter cher pour être décisif. Il a suffi qu'il donne une raison de partir.
Reste une question, et elle se réglera d'elle-même d'ici la fin du mois d'août. Si les valeurs bancaires regagnent ce qu'elles ont perdu, juillet n'était qu'un accident de liquidité sur un marché trop petit. Si elles restent en arrière, alors les investisseurs ont durablement revu à la baisse le prix qu'ils acceptent de payer pour une banque tunisienne.
Publié le 31/07/26 09:22




