ilboursa arabic version ilboursa

Règlementation des changes : Fermer ses frontières monétaires, c'est faire fuir les investisseurs

ISIN : TN0009050014 - Ticker : PX1
La bourse de Tunis Ferme dans 3h43min

 

Par Dr. Anis Wahabi

Expert-comptable

 

Il y a une intuition simple, presque une évidence de bon sens, que l'on retrouve partout où l'on discute d'attractivité économique : un pays qui peine à séduire les investisseurs finit toujours, tôt ou tard, par verrouiller ses frontières monétaires.

Contrôle des changes, taux multiples, obligation de rapatrier les devises, restrictions sur les sorties de capitaux, la panoplie est connue et elle réapparaît invariablement dans les mêmes économies : celles qui, par ailleurs, occupent les derniers rangs des classements internationaux de compétitivité.

Cette intuition mérite d'être vérifiée sérieusement. Ce qu'elle affirme, en somme, c'est que la rigueur réglementaire du change n'est jamais un hasard : elle est le miroir, souvent fidèle, de la faiblesse structurelle d'une économie.

Une hypothèse ancienne, une littérature bien fournie

L'idée n'est pas neuve. Depuis les grandes vagues de libéralisation financière des années 1990, les économistes se sont attelés à mesurer précisément ce que les intuitions journalistiques se contentent d'affirmer. Trois outils ont émergé et qui convergent tous vers la même conclusion.

Le premier est l'indice Chinn-Ito, construit par deux chercheurs américains à partir des classifications du Fonds monétaire international. Il attribue à chaque pays une note synthétique reflétant le degré d'ouverture de son compte de capital ; autrement dit, la facilité avec laquelle l'argent peut entrer et sortir du territoire sans entrave administrative. Plus la note est basse, plus les contrôles sont nombreux et contraignants.

 

Lire aussi : La fiscalité tunisienne à l'épreuve de la contrainte budgétaire: Cercle vicieux ou cercle vertueux ?

 

Le deuxième instrument est plus institutionnel : c'est le rapport annuel du FMI sur les régimes de change, qui distingue depuis 1945 deux catégories de pays. D'un côté, ceux qui ont accepté ce que l'on appelle l'article VIII de la charte du Fonds, c'est-à-dire l'engagement solennel de ne jamais restreindre la convertibilité de leur monnaie pour les opérations courantes. De l'autre, ceux qui restent sous un régime transitoire (l'article XIV), leur permettant de maintenir des restrictions tant qu'ils ne se sentent pas prêts à s'en passer.

Fin 2020, cent soixante-treize pays avaient franchi le cap de l'article VIII; dix-sept demeuraient sous le régime provisoire, et près de cinquante maintenaient encore des mesures de change explicitement restrictives. Cette frontière juridique, loin d'être anodine, dessine déjà une carte du monde où l'on devine sans peine quels pays se trouvent d'un côté ou de l'autre.

Le troisième outil, enfin, est plus connu du grand public : l'indice de liberté économique publié chaque année par l'institut canadien Fraser. Sa composante consacrée à la " liberté de commercer à l'international " intègre explicitement une note sur les contrôles de capitaux.

Le cas de l'Afrique du Sud illustre bien la mécanique : le pays, classé autour de la cent-unième place mondiale sur cent soixante-deux économies évaluées, affichait sur ce critère précis l'une de ses pires performances, avec un score dérisoire de 0,77 sur 10.

À l'autre bout du spectre, les habituels champions de ces classements (Hong Kong, Singapour, les États-Unis, le Canada) sont aussi ceux dont les marchés des changes fonctionnent sans entrave.

Ce que révèle la comparaison des classements

Il suffit de superposer ces indices à un classement de compétitivité générale pour que le motif saute aux yeux. Prenons celui de l'IMD, la référence mondiale en la matière, qui évalue chaque année près de soixante-dix économies à partir de plus de deux cent soixante critères, mêlant données macroéconomiques dures et perceptions recueillies auprès de milliers de dirigeants d'entreprise.

En 2025, le podium était occupé par la Suisse, talonnée par Singapour puis Hong Kong, suivies du Danemark, des Émirats arabes unis, de Taïwan, de l'Irlande, de la Suède, du Qatar et des Pays-Bas.

 

Lire aussi : Pour un système fiscal plus juste : Le droit à l'erreur

 

Ce qui frappe, à y regarder de près, c'est que ces dix économies partagent presque toutes un trait commun qui n'a rien d'accessoire : leurs marchés des changes sont ouverts, leurs monnaies pleinement convertibles, ou leur ancrage sur une devise forte suffisamment crédible pour ne nécessiter aucun garde-fou administratif.

La Suisse et Singapour n'imposent aucune restriction significative aux mouvements de capitaux. Hong Kong fonctionne avec un système de caisse d'émission qui garantit une parité fixe sans jamais recourir au contrôle des changes. Les Émirats arabes unis et le Qatar arriment leur monnaie au dollar dans un climat de confiance qui rend tout contrôle superflu.

À l'inverse, les pays qui campent en bas des classements de compétitivité (l'Argentine, le Venezuela, le Nigeria, l'Éthiopie, le Zimbabwe, l'Algérie, pour ne citer que les cas les plus documentés) sont précisément ceux que l'on retrouve, année après année, dans les tableaux du FMI consacrés aux économies maintenant des restrictions de change actives : taux multiples, marché parallèle toléré ou combattu sans succès, obligation stricte de rapatrier les recettes d'exportation.

Le parallèle n'est pas anecdotique. Il se reproduit avec une régularité qui dépasse la simple coïncidence.

Ce que dit la recherche empirique

Au-delà de cette photographie comparative, des études économétriques se sont attaquées frontalement à la question : les contrôles de change découragent-ils vraiment les investisseurs, ou n'est-ce qu'une corrélation trompeuse ?

Le travail le plus cité sur ce terrain précis est celui de deux chercheuses, Elizabeth Asiedu et Donald Lien, qui ont examiné le comportement des investissements directs étrangers dans quatre-vingt-seize pays en développement sur trois décennies, de 1970 à 2000.

Elles distinguent trois formes de contrôle : les taux de change multiples appliqués aux opérations en capital, les restrictions directes sur les transactions du compte de capital, et l'obligation plus ou moins stricte de rapatrier les devises issues des exportations et montrent qu'elles pèsent effectivement, et négativement, sur les flux entrants.

Une autre ligne de recherche, portée notamment par les économistes Bénassy-Quéré, Fontagné et Lahrèche-Révil, élargit le regard au-delà des seules restrictions administratives pour s'intéresser à la volatilité et au désalignement du taux de change.

Leur conclusion rejoint la précédente par un autre chemin : une monnaie mal gérée, qu'elle soit trop rigide ou au contraire trop instable, nuit à l'investissement. Ce n'est donc pas la seule présence de contrôles qui compte, mais la crédibilité d'ensemble du régime monétaire. Un pays peut fort bien décourager les investisseurs sans imposer un seul contrôle formel, simplement en laissant sa monnaie flotter de façon erratique.

Enfin, une synthèse portant sur près d'une centaine d'études consacrées aux déterminants institutionnels de l'attractivité rappelle une évidence utile : la réglementation de change n'agit jamais seule. Elle s'inscrit dans un faisceau plus large où la stabilité politique, l'indépendance de la justice et la maîtrise de la corruption jouent un rôle au moins aussi déterminant.

Un régime de change ouvert dans un pays par ailleurs miné par l'insécurité juridique n'attirera pas grand monde ; inversement, une économie institutionnellement solide peut absorber quelques rigidités de change sans en payer le prix fort

La question qui reste ouverte : qui, du contrôle ou de la faiblesse, précède l'autre ?

Reste alors la question la plus délicate, celle que les chiffres seuls ne peuvent trancher : dans quel sens va la causalité ? Trois lectures s'affrontent, et aucune étude ne permet de les départager définitivement.

On peut d'abord penser que c'est le contrôle qui cause la faiblesse : en introduisant de l'incertitude sur la possibilité de rapatrier ses profits, un pays envoie un signal de défiance qui suffit à décourager l'investisseur avant même qu'il ne s'installe.

 

Lire aussi : La finance verte en Tunisie, une opportunité historique à ne pas manquer

 

On peut tout aussi bien renverser le raisonnement : c'est la faiblesse économique qui produit le contrôle. Un pays fragile, confronté à des sorties de capitaux et à des réserves de change qui s'amenuisent, n'a souvent d'autre choix que d'ériger des barrières dans l'urgence, pour éviter que la situation ne dégénère en crise de balance des paiements. Le contrôle serait alors moins une cause qu'un symptôme, la réaction défensive d'une économie déjà malade.

Une troisième hypothèse, enfin, invite à ne choisir ni l'une ni l'autre : les deux phénomènes procéderaient d'une même racine institutionnelle. Un État mal gouverné, incapable de garantir l'indépendance de sa banque centrale ou la prévisibilité de ses règles, produit à la fois une faible attractivité et des contrôles de change défensifs, sans que l'un cause vraiment l'autre, les deux étant les symptômes jumeaux d'un même mal plus profond.

Le cas tunisien, ou l'illustration en temps réel de la thèse

La Tunisie offre, à cet égard, un cas d'école presque trop parfait pour être théorique. Le pays vit toujours, cinquante ans plus tard, sous l'empire d'une loi de change adoptée en 1976 : toute sortie de devises y reste, par principe, soumise à autorisation préalable de la Banque centrale, et si la convertibilité courante du dinar a été instaurée dès 1993, la circulation des capitaux, elle, demeure étroitement corsetée.

Concrètement, une entreprise résidente ne peut transférer à l'étranger, au titre d'un investissement, qu'un montant plafonné et indexé sur son chiffre d'affaires à l'export (Circulaire de ba BCT n^2005-5). Les frais de prospection commerciale, les honoraires de prestataires étrangers ou les dépenses de séjour à l'international restent, eux, couverts par des textes dont les contours sont mal définis.

Ce cadre coïncide, sans grande surprise, avec un décrochage progressif du pays dans les classements internationaux : la Tunisie ne figure tout simplement plus, depuis 2025, parmi les soixante-dix économies évaluées par l'IMD. Une absence en soi révélatrice, puisqu'elle traduit soit un défaut de candidature, soit un manque de données jugées exploitables.

Aussi, la Tunisie pointe à la 124ᵉ place sur environ cent soixante-cinq pays dans l'indice de liberté économique du Fraser Institute publié en 2025, loin derrière des voisins ou des économies de taille comparable.

Le pays n'ignore d'ailleurs pas le diagnostic. Depuis 2024, les autorités tunisiennes déclarent travailler activement à une refonte de ce cadre : un projet de nouveau code des changes a été adopté en conseil ministériel dès mars 2024, puis une proposition de loi portée par quarante-cinq députés a été déposée à l'Assemblée en octobre 2025, avec l'ambition explicite de desserrer l'étau tout en conservant des garde-fous contre la fuite des capitaux.

Le raisonnement affiché par ses promoteurs reprend, presque mot pour mot, la thèse examinée dans cet article : libéraliser le change, disent-ils, ferait mécaniquement remonter la demande de dinars et améliorerait l'attractivité du pays pour les investisseurs étrangers.

Mais le débat qui entoure cette réforme illustre aussi, en miroir, la tension causale évoquée plus haut : certains acteurs redoutent qu'une ouverture prématurée, dans un contexte de réserves de change déjà sous tension, ne précipite au contraire une fuite des devises et une dépréciation du dinar, preuve que la Tunisie hésite, comme beaucoup de pays fragiles, entre le risque de rester enfermée et celui de s'ouvrir trop vite.

Sans parler aussi du poids du contexte politique qui semble retarder, à dessein, toute assouplissement des barrières de change.

Ce que l'on peut retenir

L'intuition de départ résiste donc à l'examen. Les données convergent : les pays les moins attractifs affichent, de façon significativement plus fréquente, des réglementations de change plus rigides, et cette association se vérifie aussi bien dans les grands indices académiques que dans la photographie comparée des classements de compétitivité les plus récents. Mais la prudence s'impose sur l'interprétation à en tirer.

Ce n'est pas parce qu'un pays lève ses contrôles de change qu'il devient automatiquement attractif. La libéralisation monétaire ne suffit jamais à elle seule à compenser une gouvernance défaillante ou des institutions fragiles.

Elle en est plutôt une condition nécessaire, rarement suffisante : la porte ouverte ne garantit pas que les investisseurs entreront, mais la porte fermée garantit presque toujours qu'ils resteront dehors.

 

Publié le 10/08/26 08:50

SOYEZ LE PREMIER A REAGIR A CET ARTICLE

Pour poster un commentaire, merci de vous identifier.

c0tTCdjybL81_-OEMSLnO1fgvh-ZjIeI9npA4McJVgc False