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La finance verte en Tunisie, une opportunité historique à ne pas manquer

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Par Anis WAHABI

Expert comptable et Docteur en Sciences de Gestion

 

Un pays assoiffé de capitaux, une planète assoiffée de verdissement

La Tunisie fait face à une équation financière redoutable : un déficit énergétique de plus de 60 % des besoins nationaux en 2025, des subventions à l'énergie qui représentent un des premiers postes budgétaires de l'État, et un objectif ambitieux de porter les énergies renouvelables à 35 % du mix électrique d'ici 2030. Face à ces défis, une vérité s'impose : les ressources publiques traditionnelles ne suffiront pas.

C'est précisément là que réside l'opportunité historique de la finance verte. À l'échelle mondiale, les flux de capitaux orientés vers la transition climatique atteignent des niveaux sans précédent. Les émissions d'obligations vertes dans les marchés émergents ont augmenté de 34 % en 2023 pour atteindre 135  milliards de dollars. Les investisseurs institutionnels mondiaux cherchent activement des actifs verts éligibles.

 

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La Tunisie, avec son gisement solaire de plus de 3 000 heures par an et sa proximité géographique de l'Europe, dispose d'atouts objectifs pour capter une part de ces flux. La question est de savoir si elle se donnera les moyens institutionnels de le faire.

Pourquoi la finance verte est une opportunité économique structurelle

La finance verte n'est pas un gadget écologique : c'est un réservoir de financements concessionnels et semi-concessionnels auquel la Tunisie peut accéder. Plusieurs dimensions de cet avantage méritent d'être explicitées.

 

CHIFFRES CLÉS  ·  CONTEXTE MONDIAL 2023–2025

▸  135 milliards USD d'obligations vertes émises dans les marchés émergents en 2023 (+34 % vs 2022)

▸  4 000 à 6 000 milliards USD/an nécessaires pour la transition climatique mondiale (COP27)

▸  Objectif Tunisie : 35 % d'énergies renouvelables d'ici 2030, soit plusieurs dizaines de milliards d'investissements nécessaires

▸  Déficit énergétique : 65 % des besoins nationaux couverts par importations en 2025

 

Premièrement, un avantage comparatif bas-carbone réel. La proximité géographique de la Tunisie avec l'Union européenne réduit mécaniquement l'empreinte carbone logistique des exportations tunisiennes. Dans le contexte du MACF, cet avantage devient quantifiable et monétisable.

Deuxièmement, un accès à des ressources à coût réduit. Les obligations vertes permettent d'emprunter à des taux inférieurs à ceux du marché ordinaire grâce à la demande structurelle des investisseurs ESG. Pour un pays dont les conditions d'accès aux marchés internationaux restent tendues, ce " greenium " représente un avantage budgétaire concret.

La Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), avec le soutien de la Banque mondiale et du ministère des Finances, a conduit en mars 2024 une étude de prospection démontrant la faisabilité d'une première émission d'obligations vertes tunisiennes.

 

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Troisièmement, un catalyseur d'investissement privé. Les mécanismes de finance verte ont une vertu essentielle : ils attirent le secteur privé là où le seul financement public ne suffirait pas. La CDC a explicité ce rôle de levier, estimant que les besoins d'investissement pour la transition énergétique se chiffrent en plusieurs dizaines de milliards de dollars à l'horizon 2030. C'est précisément la vocation des instruments de finance à impact : mobiliser l'investissement privé par la réduction du risque public.

Où en est-on ? Un chantier à peine ouvert

L'honnêteté intellectuelle commande de dresser un tableau sans complaisance. La Tunisie accuse un retard significatif par rapport à ses voisins et concurrents. L'Afrique du Sud (2.82 M USD), l'Égypte (850 M USD), le Maroc (356 M USD), top 3 africain des émissions de green bonds, et même des économies moins avancées sur le plan institutionnel ont déjà accédé aux marchés de la finance verte (la Tanzanie, le Rwanda, le Gabon, les Seychelles, le Nigeria, le Kenya, le Mozambique, la Namibie, Maurice et la Zambie). La Tunisie en est encore au stade de l'étude de faisabilité.

Au total, plus de 20 green bonds ont été émis en Afrique dans des pays tels que la Tanzanie, le Rwanda, le Gabon, les Seychelles, le Nigeria, l'Afrique du Sud, le Kenya, le Maroc, le Mozambique, la Namibie, Maurice et la Zambie.

Parmi eux, plusieurs pays dont la maturité institutionnelle est inférieure à celle de la Tunisie:

  • Le Nigeria a été le premier pays africain à émettre une obligation verte souveraine, bien que son cadre de gouvernance reste fragile.
  • l'Angola a émis des green bonds souverains en 2022, pays dont le système financier est nettement moins développé que celui de la Tunisie.
  • Le Gabon a réalisé un échange de dette contre nature (blue bond debt-for-nature swap) en 2023, instrument de finance durable innovant.
  • La Côte d'Ivoire a émis en janvier 2024 un Sustainability Bond d'1,1 milliard USD, premier émetteur souverain subsaharien à rouvrir le marché eurobond après une longue interruption.

Sur le plan institutionnel, la BCT a inscrit le projet " Tunisia Green Banking " dans son plan stratégique 2023–2025. Son rapport de supervision 2024 annonce l'intention d'intégrer la dimension environnementale dans la gouvernance des risques.

Mais ces intentions ne se sont pas encore traduites par un cadre réglementaire opérationnel imposant aux établissements de crédit des obligations concrètes en matière de financement vert.

La principale réalisation à ce jour est le Green Bond Framework élaboré par la CDC en 2024. C'est une base solide, mais encore inexploitée. L'urgence est de passer de la préparation à l'action.

Comment développer ce secteur : les quatre conditions du décollage

Quatre conditions structurelles doivent être réunies pour que la finance verte devienne une réalité opérationnelle en Tunisie.

  • Un cadre réglementaire dédié. La Tunisie doit se doter d'une loi-cadre sur la finance verte définissant les catégories d'actifs éligibles, les standards de vérification alignés sur les Green Bond Principles de l'ICMA, et les mécanismes de reporting environnemental ex-post. Sans ce cadre, aucun émetteur ne peut crédibiliser une émission verte auprès d'investisseurs internationaux.
  • Une taxonomie verte tunisienne. Comment définir ce qui est " vert " dans le contexte tunisien ? Tous les pays qui ont réussi leur décollage ont établi une classification officielle des activités durables. Cette taxonomie, articulée aux secteurs stratégiques tunisiens (énergie, agriculture, eau, transport, bâtiment), servirait de référentiel commun pour les émetteurs, les investisseurs et les superviseurs.
  • Un marché secondaire liquide. La BVMT doit créer un segment dédié aux titres verts, avec des exigences de cotation spécifiques et des incitations à l'émission. La liquidité du marché secondaire est la condition sine qua non pour attirer des investisseurs institutionnels internationaux qui ne peuvent détenir des actifs non cessibles.
  • Des capacités humaines et techniques. Le reporting environnemental, la vérification des émissions de GES, l'évaluation des projets climatiques sont des métiers qui n'existent pas encore à l'échelle en Tunisie. Développer des outils appropriés et former des experts certifiés en comptabilité carbone et en vérification ESG constitue un préalable inévitable.

Le rôle de la BCT : de la promesse à l'action

La banque centrale est, dans tous les pays qui ont réussi leur transition vers la finance verte, l'acteur pivot. Son rôle dépasse la supervision : il est normatif, incitatif et pédagogique. Quatre actions prioritaires se dégagent.

  • Publier une circulaire sur les risques climatiques imposant aux banques d'identifier, mesurer et provisionner les risques climatiques dans leurs portefeuilles, sur le modèle du NGFS (Network for Greening the Financial System), dont la BCT est déjà membre.
  • Introduire des incitations de refinancement différenciées en appliquant des taux préférentiels aux crédits verts accordés par les banques commerciales, à l'image du mécanisme mis en place par Bank Al-Maghrib et la Banque Populaire de Chine.
  • Exiger la divulgation climatique du système bancaire par la publication annuelle des expositions climatiques, financements verts accordés et émissions de GES financées. Cette transparence est la condition préalable à l'évaluation crédible du système financier tunisien par les investisseurs et agences de notation.
  • Piloter un programme " Green Refinancing " permettant aux banques de financer la mise en conformité des PME exportatrices au MACF, via des lignes de crédit dédiées à l'efficacité énergétique et à la décarbonation industrielle.

Le rôle du gouvernement : créer l'écosystème

Si la BCT doit agir sur le système bancaire, le gouvernement a la responsabilité de créer l'écosystème plus large sans lequel la finance verte reste lettre morte. Trois leviers sont prioritaires.

  • Émettre la première obligation verte souveraine tunisienne. Le travail préparatoire conduit par la CDC en 2024 doit se concrétiser sans délai. Une émission souveraine verte enverrait un signal fort aux marchés, établirait une courbe de référence pour les émetteurs privés, et ouvrirait l'accès à une base d'investisseurs ESG qui ne peuvent aujourd'hui acquérir de dette tunisienne faute d'instruments éligibles.
  • Intégrer des critères ESG dans la commande publique et le code des investissements. En conditionnant les avantages fiscaux, les garanties de l'État et les marchés publics à des engagements ESG minimaux, le gouvernement crée une demande interne de durabilité qui se traduit directement en besoin de financement vert.
  • Arrêter une fiscalité carbone cohérente et recyclée. La taxe carbone doit être conçue comme la contrepartie d'un système d'incitations positives : les recettes financement les projets verts via un fonds dédié, créant une boucle vertueuse entre tarification du carbone et financement de la transition.

La fenêtre d'opportunité est ouverte, mais elle ne le restera pas indéfiniment. Les marchés de capitaux verts se structurent à grande vitesse et les économies qui s'y positionnent tôt bénéficient d'un avantage de premier entrant : meilleur accès aux financements, crédibilité institutionnelle renforcée, attractivité accrue pour les investissements directs étrangers verts. Pour la Tunisie, la finance verte n'est pas un luxe de pays riche : c'est une stratégie de souveraineté économique à l'ère de la contrainte climatique.

 

Publié le 22/06/26 09:22

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