
Par Hamza Amiri, FRM
Partner - Risk Services Maghreb - PwC
Avril 2025 marque une étape décisive pour le secteur bancaire tunisien, avec le lancement par la Banque Centrale de Tunisie (BCT) d'un vaste programme de réformes prudentielles et normatives.
Ce chantier, aligné sur les standards internationaux de Bâle III et la norme IFRS 9, vise à renforcer la solidité, la transparence et la résilience du système financier national, tout en transformant en profondeur le business model des banques.
Un cadre réglementaire modernisé et exigeant
La circulaire n°2025-08 de la BCT impose aux banques et établissements financiers de se préparer à trois piliers majeurs : de nouvelles normes d'adéquation des fonds propres (applicables dès 2026), des règles de classification et de couverture des expositions (2027), et l'adoption du référentiel IFRS 9.
Chaque établissement doit mettre en œuvre un plan stratégique intégrant la gouvernance des données, l'adaptation des systèmes d'information, la montée en compétences et l'adoption de modèles avancés de calcul des pertes de crédit attendues (ECL).
La définition des fonds propres réglementaires est profondément revue, distinguant désormais trois catégories (CET1, AT1, Tier 2) et relevant les exigences minimales : ratio CET1 ≥ 7%, Tier 1 ≥ 8,5%, cependant maintien de la limite de ratio de solvabilité ≥ 10%, avec un volant de conservation de 2,5% en CET1. Des coussins additionnels sont prévus pour les banques systémiques, renforçant la robustesse du secteur.
Gestion du risque de crédit et classification des expositions
La réforme introduit l'approche standard de Bâle 3 pour le calcul des actifs pondérés par le risque de crédit, avec une granularité accrue (20 catégories d'expositions) et une différenciation selon la nature de la contrepartie, la qualité des garanties et le type d'actif.
La notion de Loan to Value (LTV) pour l'immobilier permet d'ajuster les exigences en fonds propres de 20% à 70%. Les banques bénéficient d'un bonus sur les exigences en fonds propres pour les PME/TPE présentant des états financiers récents (85% au lieu de 100%).
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La classification des expositions est désormais structurée en trois catégories (performantes, sensibles, non-performantes), avec une évaluation trimestrielle basée sur des critères quantitatifs et qualitatifs.
Les règles de provisionnement sont alignées sur la logique des pertes de crédit attendues (ECL), avec des exigences additionnelles selon l'ancienneté dans la catégorie à risque et un encadrement strict des garanties déductibles. Similaire à la circulaire 91-24 cependant avec une meilleure différentiation et en ligne avec la notion de LGD In default.
Risque opérationnel et concentration des risques
La gestion du risque opérationnel adopte l'approche de mesure standardisée (AMS), reposant sur un indicateur d'activité (BI) et un multiplicateur de pertes internes (ILM) basé sur l'historique des pertes sur 10 ans. Cette méthode incite à une meilleure qualité des données et à une gestion proactive des incidents. En cas de problème de données la BCT pourra appliquer un facteur d'ajustement ILM qui pénalisera la banque.
La nouvelle norme de concentration des risques simplifie le dispositif en fixant une limite unique de 25% des fonds propres nets de catégorie 1 (T1) par contrepartie ou groupe de contreparties liées en encadrant les critères de définition d'un groupe, conformément aux standards internationaux. Les expositions envers les parties liées sont également plafonnées à 25%
IFRS 9 et gouvernance des données
L'application de la norme IFRS 9 impose une gestion prospective du risque de crédit, avec une dépréciation des actifs financiers en trois stages selon l'évolution du risque. Les banques doivent développer des modèles internes robustes pour estimer la probabilité de défaut (PD), la perte en cas de défaut (LGD) et l'exposition en cas de défaut (EAD), intégrant des scénarios macroéconomiques prospectifs qui pourra représenter sans aucun doute l'un des plus grands défis dans la cadre de la première adoption.
La gouvernance des données, la documentation des modèles et la validation indépendante deviennent des exigences centrales, avec des audits réguliers et une communication transparente à la BCT.
La réussite de ces réformes repose sur une gouvernance renforcée à tous les niveaux, la nomination d'un Chief Data Officer, la mise en place de politiques internes de qualité et de sécurité des données, et l'automatisation des flux critiques.
Retour d'expérience : les grands défis de la convergence vers Bâle 3 et les normes IFRS 9
La convergence vers Bâle 3 a représenté un véritable projet de transformation lors de leur mise en place, révélant plusieurs défis majeurs :
Renforcement des fonds propres et gestion du capital : Les banques ont dû augmenter la qualité et la quantité de leurs fonds propres, parfois via des augmentations de capital ou une limitation des dividendes, tout en intégrant de nouveaux coussins réglementaires qui complexifient la planification stratégique.
Adaptation des systèmes d'information et gouvernance des données : La granularité des exigences a nécessité une refonte profonde des systèmes d'information, des investissements massifs dans la qualité, la traçabilité et la sécurité des données, ainsi que l'automatisation du reporting réglementaire.
Gestion du risque de crédit et provisionnement : L'introduction de nouvelles définitions de défaut et l'alignement avec IFRS 9 ont transformé les politiques de crédit et les pratiques de provisionnement, exigeant une collecte d'informations financières plus rigoureuse et l'adaptation des modèles internes.
Risque opérationnel et documentation : Le passage à l'approche standardisée (AMS) pour le risque opérationnel a posé des défis en matière de collecte d'historique de pertes, de documentation, nécessitant des dispositifs robustes de contrôle interne.
Gestion du changement et montée en compétences : La réussite de la convergence a reposé sur la mobilisation des équipes, la formation de profils spécialisés et l'évolution de la culture de la banque vers une gestion plus proactive et intégrée des risques.
En résumé, la convergence vers Bâle 3 a mobilisé d'importantes ressources, mis en lumière l'importance de la gouvernance des données et de la robustesse des systèmes, et permis aux banques de renforcer leur résilience et leur crédibilité auprès des régulateurs, du publique et des investisseurs. Si la transition représente un défi opérationnel majeur, elle constitue aussi une opportunité pour une meilleure gestion des risques et une amélioration de la rentabilité ajustée au risque.
Sources
Guides d'applications de la BCT :
Document 1.1 – Définition des fonds propres-VF
Document 1.2 – Risque de crédit-VF
Document 1.1 – Risque opérationnel-VF
Document 1.1 – Norme de concentration de risque-VF
Document 2 – Refonte 91-24-VF
Document 3 – Guide d'application de la norme IFRS 9-VF
BIS – Basel III: international regulatory framework for banks [bis.org]
EBA – Monitoring IFRS 9 implementation by EU institutions [eba.europa.eu]
Hamza Amiri est associé à PwC, il accompagne des acteurs du secteur financiers dans plusieurs pays dans des projets de transformation risque et de convergence vers les nouvelles réglementations.
Publié le 18/11/25 12:34




