Selon la dernière note sectorielle publiée par BMCE Capital Securities, le secteur bancaire a poursuivi au premier semestre de 2025 la progression de ses dépôts, mais peine à transformer cette liquidité abondante en crédits à l'économie réelle. Si les revenus issus du portefeuille d'investissement prennent une place grandissante dans la composition du produit net bancaire, cette mutation révèle aussi un déplacement du risque vers les titres souverains.

Au terme du premier semestre 2025, les dépôts collectés par les Banques cotées se sont établis à 102 milliards de dinars, enregistrant une progression de 8% par rapport à la même période en 2024.
Cette dynamique a concerné l'ensemble des acteurs de la place, avec une performance particulièrement remarquable de WIFAK BANK, dont les dépôts ont bondi de 29,7%, suivie de BTE (+15,7%) et de BT (+11,2%).
Parallèlement, le coût des ressources a légèrement diminué, s'établissant à 3,1% au S1 2025 contre 3,2% un an plus tôt, témoignant d'une gestion plus efficiente des ressources bancaires malgré l'augmentation des dépôts.
En revanche, l'activité de transformation de ces dépôts en crédits apparaît beaucoup plus atone. L'encours global des crédits n'a progressé que de 0,1% entre S1 2024 et S1 2025, pour atteindre 84,4 milliards de dinars. Cette évolution contraste nettement avec la dynamique soutenue des dépôts et se traduit par un recul du ratio Loan-To-Deposit, passé de 89% au S1 2024 à 83% au S1 2025.
Dans l'ensemble, cette situation illustre un repli structurel de l'activité d'intermédiation. Les Banques adoptent une posture prudente vis-à-vis de l'octroi de nouveaux crédits, reflétant à la fois une sélectivité accrue envers les emprunteurs jugés solvables et la crainte d'un alourdissement du coût du risque dans un environnement économique incertain. Elles orientent ainsi une part importante de leurs fonds vers des placements plus sûrs, notamment les titres publics.
Réorientation des revenus bancaires face à un contexte d'investissement morose
Dans un contexte marqué par la rareté des opportunités d'investissement, un environnement économique morose et un excès de liquidités face à l'abondance des émissions de BTA et BTC, les Banques ont considérablement renforcé leur appétit pour les titres d'investissement. Cette orientation stratégique s'est traduite par des évolutions notables dans la structure des Produits d'exploitation.
En effet, au premier semestre 2025, les revenus d'intérêts ont reculé de 1,6% par rapport à la même période de 2024, s'établissant à 4,5 milliards de dinars, après une progression de 5,1% entre S1 2023 et S1 2024.
Du côté des commissions, les revenus se sont légèrement améliorés à 0,75 milliard de dinars, enregistrant une hausse modérée de 1,7%, inférieure à celle observée un an plus tôt (+4,85%). En revanche, ce sont les revenus du portefeuille qui ont porté la croissance, avec une progression spectaculaire de 34%, soit près du triple de la hausse réalisée une année auparavant (+12%), atteignant TND 1,6 milliard de dinars.
Diversification des revenus : rôle croissant du portefeuille
Dans l'ensemble, la majorité des Banques cotées ont enregistré une progression de leur PNB (+4,6% entre le S1 2024 et le S1 2025 à 3.639 millions de dinars). Dans le détail, les meilleures performances ont été réalisées par WIFACK BANK (+16,8%), suivie de l'UBCI (+15%) et de la STB (+11%). Sur le plan des marges, la tendance reflète des mutations dans la composition du PNB.
Ainsi, au S1 2025, la marge d'intérêt moyenne des Banques cotées se contracte à 36,2% du PNB contre 45,5% au S1 2024, à l'instar de la marge sur commissions qui recule légèrement à 18,8% du PNB contre 19,4%. En revanche, le revenu du portefeuille s'accroît de manière notable, passant de 35,1% du PNB à 45%, reflétant un déplacement des sources de revenus vers des actifs à la fois plus sûrs et plus liquides.
Dynamique soutenue du portefeuille d'investissement
Les revenus du portefeuille des Banques cotées ont atteint 1,6 milliard de dinars au terme du premier semestre 2025, en progression de 34% par rapport à la même période en 2024, surperformant nettement la hausse de 13% observée entre S1 2023 et S1 2024. Cette évolution est en ligne avec la croissance de la valeur du portefeuille, en hausse de 36%, stabilisant ainsi le rendement du portefeuille à 4,8%.
Parmi les Banques les plus performantes, l'UIB se distingue avec un ratio de portefeuille de 7% pour un encours de 0,56 milliard de dinars, suivie de la BT (6%, pour un portefeuille de 1,33 milliard de dinars) et de l'UBCI (5,6%, pour un portefeuille de 0,9 milliard de dinars).
Évolution du coût du risque : légère tension en 2025
Au terme des six premiers mois de l'année en cours, 47,4 milliards de dinars de provisions additionnelles ont été constituées à l'échelle des Banques cotées, soit une hausse de 9% par rapport à la même période de 2024, portant le total à 578 millions de dinars, contrastant avec la baisse de 6% enregistrée entre S1 2023 et S1 2024. Cette progression est principalement imputable à la STB, dont le coût du risque s'est accru à 41 milliards de dinars (+35,6%), et à la BIAT, en hausse de 21 milliards (+87,4%).
À l'inverse, la BNA a enregistré la plus forte contraction du coût du risque, en recul de 23,3 (-20%), atténuant ainsi la hausse sectorielle. Conjugué à la quasi-stagnation de l'encours de crédits (+0,4%) sur la période, le taux du coût du risque sectoriel a progressé pour s'établir à 0,56%, contre 0,52% un an auparavant.
Dans le détail, la STB affiche le niveau le plus élevé du secteur avec 1,71% contre 1,13% à la même période de 2024, suivie par BH BANK (0,96% contre 0,85%) et AMEN BANK (0,73% contre 0,68%). À l'opposé, UBCI présente le taux le plus faible à 0,16% (contre 0,18%), devant ATTIJARI BANK (0,18% contre 0,20%) et BIAT (0,36% contre 0,21%).
Une dynamique de coûts toujours difficile à contenir
Au terme du mois de juin 2025, l'ensemble des Banques cotées ont enregistré une hausse de leurs charges opératoires de 7 %, pour atteindre 1.716 millions de dinars, soit un rythme comparable à celui observé entre S1 2023 et S1 2024. Cette progression est principalement tirée par la BIAT, dont les charges ont augmenté de 51 millions de dinars (+17%), suivie par ATTIJARI BANK (+20 millions ; +12%) et l'UIB (+11 millions ; +8%).
En revanche, la BTE (+0,7 million ; +2,3%), la BH BANK (+1,4 million ; +1%) et la BNA (+2,7 millions ; +1,5%) enregistrent la plus faible contribution aux charges opératoires globales des Banques. Ainsi, cette inflation des coûts s'est traduite par une légère dégradation du coefficient d'exploitation, passé de 46% à 47 % au S1 2025.
Le Résultat Net surperforme la croissance du PNB
Du côté de la rentabilité, le s Banque cotées tunisiennes affichent une amélioration tangible au terme du premier semestre 2025. Le résultat net agrégé s'établit à 867 millions de dinars, contre 771 millions de dinars un an plus tôt, soit une progression de +12,6%, contrastant avec la quasi-stagnation observée sur la même période de 2024 (+1,4%).
Ainsi, cette sur performance provient principalement de :
- La STB, qui enregistre la meilleure performance du secteur, avec un résultat multiplié par six à 22 millions de dinars ;
- Suivie par la BNA (+50 %, à 137,3 millions de dinars) et l'UIB (+47 %, à 49 millions) ;
À l'inverse, l'ATB connaît la plus forte contraction, son résultat reculant de 79 % à 2,6 millions de dinars, tandis que la BH BANK chute de 30 % à 54,3 millions. La WIFACK BANK enregistre également un repli de 17 %, ramenant son bénéfice à 2,15 millions.
Croissance des bilans stimulée par les portefeuilles d'investissement
Au volet des actifs, le total bilan du secteur bancaire a progressé de 9,8% pour atteindre 139,7 milliards de dinars, une évolution plus soutenue que celle observée sur la même période en 2024 (+4%). Cette croissance est essentiellement tirée par l'expansion du portefeuille d'investissement, en hausse de +36% à 34,2 milliards de dinars, contrastant avec la stagnation des activités de distribution.
Cette dynamique traduit une réallocation progressive des bilans bancaires vers les placements financiers, dans un contexte de ralentissement du crédit et de recherche de rendements plus sûrs, notamment sur les titres souverains. Sur le plan individuel, la BIAT enregistre la plus forte progression de son actif (+13,8%, soit +3,1 milliards de dinars), suivie par la BNA (+14,3%, +2,98 milliards) et AMEN BANK (+9,1%, +1 milliard).
Perspectives pour les Banques de la place à la veille de 2026
Dans ce contexte, les Banques se trouvent confrontées à des transitions réglementaires et fiscales susceptibles de reconfigurer leurs modes d'opération et la structure de leurs revenus. La multiplication des circulaires relatives au reporting, à la gouvernance des données, au contrôle interne et à la conformité impose des investissements technologiques, humains et organisationnels significatifs.
Parallèlement, les mesures fiscales, abattement des intérêts sur certains crédits, hausse des taxes bancaires et contributions conjoncturelles, exercent une pression supplémentaire sur la rentabilité. En outre, l'environnement d'investissement atone, offrant peu d'opportunités attractives et un profil de contrepartie limité, devrait naturellement restreindre le volume de crédits accordés, réduisant mécaniquement les revenus d'intérêts des Banques.
Dans ce sens, les revenus issus des portefeuilles de titres, des placements liquides devraient prendre une importance croissante, tandis que la contribution des intérêts au PNB est appelée à se réduire. Cette évolution accentue la sensibilité des Banques aux rendements sur titres publics, à la volatilité du marché des taux et au risque souverain.
Sur le plan financier, les Banques devront anticiper une hausse des provisions, susceptible de nécessiter un renforcement des fonds propres pour maintenir des ratios de solvabilité confortables.
Les établissements les plus résilients seront ceux qui moderniseront leurs systèmes de données, automatiseront les contrôles et reportings, renforceront les fonctions risques, compliance et gouvernance, et amélioreront leur efficacité opérationnelle. Une gestion prudente des fonds propres sera essentielle pour préserver la résilience face à d'éventuelles provisions supplémentaires.
Globalement, l'année 2026 s'annonce comme une phase de transition pour les Banques cotées, marquée par une croissance modérée, mais une structuration plus solide et prudente. Les marges resteront sous tension, mais les bases financières seront plus résilientes, à condition que les Banques anticipent les changements, adaptent leurs modèles internes et fassent preuve d'agilité face aux incertitudes macro – financières.
O.E.O
Publié le 07/11/25 15:09




