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Rentabilité bancaire et financement de l’économie : Ce que les chiffres ne disent pas

La rentabilité bancaire est généralement appréciée à travers le résultat net, le produit net bancaire ou le dividende distribué aux actionnaires. Ces indicateurs sont essentiels, mais ils ne suffisent pas à mesurer la contribution durable des banques au financement de l'économie.

 

 

Par Hakim CHERIF

Capital Risk Tunisia

 

Une banque peut être rentable sans augmenter ses crédits dans les mêmes proportions. Elle peut également accroître ses financements tout en voyant son résultat diminuer sous l'effet du coût du risque, des charges d'exploitation ou des exigences prudentielles.

La question centrale n'est donc pas seulement de savoir combien les banques tunisiennes gagnent ou distribuent. Elle consiste à comprendre comment elles arbitrent entre financement des entreprises et des ménages, détention de titres, gestion de la liquidité, rémunération des actionnaires et renforcement de leurs fonds propres.

Cet arbitrage est devenu déterminant. Il engage simultanément la rentabilité des établissements, leur résilience et leur capacité à accompagner une économie confrontée à des besoins de financement importants.

Des résultats à la création de valeur : un changement de perspective

Le résultat net constitue l'aboutissement comptable d'un ensemble de revenus, de charges, de provisions et d'éléments fiscaux. Il mesure une performance sur une période donnée, mais ne renseigne pas directement sur la destination économique des financements accordés.

Le produit net bancaire (PNB) appelle la même prudence. Il peut progresser grâce à la marge d'intérêt, aux commissions ou aux revenus de placements. Or ces différentes composantes ne présentent ni le même profil de risque, ni la même récurrence, ni les mêmes conséquences sur le bilan.

 

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Une hausse du résultat peut ainsi traduire une amélioration de l'efficacité opérationnelle, une réduction du coût du risque ou une progression des revenus financiers. Elle ne signifie pas automatiquement que les entreprises bénéficient d'un volume supplémentaire de financements à long terme.

Inversement, une banque qui renforce ses crédits à l'investissement peut enregistrer une consommation accrue de capital, des charges de suivi plus importantes et, parfois, une hausse temporaire de ses provisions.

La rentabilité et le financement de l'économie ne sont donc pas deux objectifs naturellement opposés. Ils sont liés par la qualité de la sélection des risques, la structure des ressources et la capacité de la banque à absorber les pertes.

La véritable mesure de la création de valeur doit intégrer ces dimensions. Elle doit permettre de déterminer si les revenus dégagés aujourd'hui contribuent à renforcer la capacité de financement de demain.

Le premier semestre 2026 : le crédit progresse, mais sa composition compte

Les données de conjoncture de la Banque Centrale de Tunisie relatives au premier semestre 2026 font état d'une progression des créances sur l'économie de 3 %, soit environ 3,735 milliards de dinars, contre 1,490 milliard sur la même période de 2025.

Cette évolution se décompose notamment en une augmentation des crédits à l'économie de 2,800 milliards de dinars et une hausse du portefeuille-titres de 935 millions de dinars.

Les crédits accordés aux professionnels ont, quant à eux, progressé de 2,199 milliards de dinars au cours du semestre, contre 1,275 milliard durant la même période de 2025. Les services ont enregistré la hausse la plus importante, avec 1,684 milliard de dinars supplémentaires, suivis de l'industrie, avec 414 millions, puis de l'agriculture et de la pêche, avec 101 millions.

Ces chiffres apportent un premier éclairage : le financement de l'économie ne s'est pas arrêté. Il a progressé, avec une contribution notable des crédits aux professionnels. Mais cette progression doit être appréciée à partir de sa composition et de la qualité des engagements.

 

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Les données agrégées ne permettent pas, à elles seules, de distinguer les nouveaux financements d'investissement des crédits de trésorerie, ni d'identifier la part consacrée à l'extension des capacités de production, à la modernisation des équipements ou au financement du cycle d'exploitation.

Elles ne permettent pas davantage de conclure que l'ensemble des besoins de financement des entreprises est satisfait.

Le volume des encours ne suffit donc pas. Il faut également connaître la destination des financements, leur maturité, leur coût, leur répartition sectorielle et leur performance dans le temps.

Le financement public : une composante à mesurer, pas à caricaturer

Le financement de l'État occupe une place importante dans les équilibres bancaires tunisiens. Les titres souverains peuvent constituer des actifs rémunérateurs, contribuer à la gestion de la liquidité et répondre à des besoins de gestion actif-passif.

Ils ne peuvent donc pas être considérés, par principe, comme une utilisation improductive des ressources bancaires.

La question est celle de leur poids relatif, de leur maturité et de leur concentration, mais aussi de la manière dont cette allocation coexiste avec le financement du secteur privé.

Au premier semestre 2026, les créances nettes sur l'administration centrale ont augmenté d'environ 4,382 milliards de dinars. Dans le même temps, les souscriptions nettes en bons du Trésor ont atteint environ 2,086 milliards de dinars, contre 2,595 milliards sur la même période de 2025.

Ces évolutions doivent être interprétées avec précaution : les créances sur l'administration centrale et les bons du Trésor ne constituent pas des catégories strictement interchangeables. Elles illustrent néanmoins l'importance de suivre les différentes formes de financement public et leur évolution.

Du point de vue du risque, une concentration élevée sur une même catégorie d'actifs peut rendre le bilan plus sensible à un choc commun. La hausse des taux, une modification des conditions de refinancement ou une dégradation de la perception du risque souverain peuvent affecter simultanément plusieurs établissements.

Le risque ne réside donc pas dans la détention de titres publics en elle-même. Il réside dans une concentration insuffisamment maîtrisée, une inadéquation des maturités ou une sensibilité excessive à un facteur de risque commun.

 

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Il faut également éviter une autre conclusion trop rapide : une augmentation du portefeuille de titres ne signifie pas automatiquement que les banques ont renoncé à accorder des crédits aux entreprises. Les deux catégories d'actifs peuvent progresser simultanément, selon les ressources disponibles, la demande de financement, les contraintes de liquidité et les exigences de capital.

L'enjeu est de mesurer si la structure globale du bilan demeure compatible avec une diversification suffisante des risques et avec les besoins de financement de l'économie.

Les dépôts ne sont pas une enveloppe intégralement disponible pour le crédit

Le ratio crédits/dépôts est souvent utilisé pour apprécier la transformation bancaire. Il rapporte les encours de crédits à la clientèle aux dépôts collectés auprès de cette même clientèle.

Cet indicateur est utile, mais il ne constitue pas une mesure exhaustive de la capacité d'une banque à financer l'économie.

Au 30 juin 2026, les données individuelles des banques cotées montrent des profils très différents. Le ratio crédits/dépôts ressortait notamment à 57,4 % pour la BIAT, à 57,5 % pour Attijari Bank, à 94,5 % pour la BNA et à 101,4 % pour la BH Bank.

Ces écarts ne suffisent pas à classer les établissements. Un ratio relativement faible peut refléter une collecte importante, une structure de ressources particulière ou une allocation plus large vers d'autres actifs. Un ratio élevé peut traduire une mobilisation importante des dépôts au service du crédit, mais aussi une dépendance plus forte à des ressources complémentaires.

Il faut tenir compte de la stabilité des dépôts, de leur coût, des échéances, des ressources de marché, des engagements hors bilan et des besoins de liquidité.

Il faut aussi examiner la demande de crédit. Une banque ne peut pas transformer automatiquement chaque dinar collecté en un crédit économiquement viable. Elle doit évaluer la capacité de remboursement de l'emprunteur, les perspectives de son activité, la qualité des garanties et la rentabilité ajustée du risque.

La question pertinente n'est donc pas de maximiser le ratio crédits/dépôts. Elle consiste à déterminer si la banque mobilise ses ressources de manière équilibrée, en tenant compte de ses contraintes de liquidité, de son capital et de son profil de risque.

Dividendes et fonds propres : un arbitrage prudentiel

Le dividende est souvent présenté comme la part du bénéfice qui ne serait pas réinvestie dans l'économie. Cette lecture est trop simplificatrice.

Le bénéfice comptable n'est pas une somme de trésorerie que la banque répartit directement entre les crédits, les titres et les actionnaires. Les actifs sont financés par l'ensemble des ressources du bilan, tandis que le résultat contribue notamment à l'évolution des fonds propres, selon les affectations décidées et les autres mouvements comptables.

Le dividende rémunère le capital apporté par les actionnaires. Les réserves renforcent les ressources propres et peuvent contribuer à absorber les pertes futures. Les deux fonctions sont distinctes, mais elles participent à l'équilibre économique de l'établissement.

La question est donc celle de la soutenabilité de la distribution au regard du niveau de capital, de la qualité du portefeuille et des besoins futurs de financement.

La circulaire de la Banque Centrale de Tunisie n° 2026-03 du 29 janvier 2026, relative à la distribution des dividendes au titre de l'exercice 2025, illustre cette logique. Elle prévoit notamment une limite de distribution de 35 % du bénéfice de l'exercice pour les établissements répondant à certaines conditions de solvabilité et de fonds propres Tier 1.

Une distribution au-delà de cette limite peut être possible sous des conditions prudentielles supplémentaires et après accord préalable de la BCT. Des autorisations préalables sont également requises dans certaines situations de non-respect des normes de fonds propres ou lorsque l'opinion des commissaires aux comptes comporte des réserves ou des paragraphes d'observation.

Le message prudentiel est clair : la rémunération des actionnaires ne doit pas compromettre la capacité de la banque à absorber les pertes et à poursuivre son activité.

Il serait toutefois excessif d'en déduire que toute distribution élevée affaiblit nécessairement une banque, ou qu'une distribution faible garantit une meilleure capacité de financement. L'analyse doit tenir compte du niveau initial de capital, des risques portés, de la rentabilité attendue et des besoins futurs de croissance.

Un établissement disposant de fonds propres suffisants et d'un profil de risque maîtrisé peut rémunérer ses actionnaires tout en conservant une capacité de financement satisfaisante. Un établissement plus contraint peut, au contraire, avoir besoin de conserver une part plus importante de ses résultats.

Le risque de crédit doit rester au cœur de la décision

La contribution des banques à l'économie ne se mesure pas uniquement à la progression des encours. Un financement n'est durable que s'il répond à un besoin économique réel et présente une capacité de remboursement compatible avec le risque accepté.

Une politique de crédit trop restrictive peut écarter des entreprises viables et freiner l'investissement. Une politique trop accommodante peut accroître les défauts, les provisions et la consommation de capital, réduisant à terme la capacité de prêt.

L'enjeu est de trouver un équilibre entre sélectivité et accompagnement. Cela suppose de mieux apprécier la qualité des projets, de différencier les besoins de financement selon les secteurs et les maturités, et de tarifer les risques de manière cohérente.

Cela suppose aussi de suivre les engagements après leur mise en place, d'anticiper les difficultés de remboursement et d'adapter les dispositifs de restructuration lorsque les entreprises rencontrent des tensions temporaires.

La sélectivité ne doit pas être confondue avec le retrait du financement. Elle doit permettre d'orienter les ressources vers des projets viables, tout en préservant la qualité des actifs et la capacité de la banque à financer de nouveaux besoins.

Dans cette perspective, le rôle du Chief Risk Officer ne se limite pas à prévenir les pertes. Il consiste aussi à éclairer les décisions d'allocation, à mesurer les concentrations, à anticiper les effets d'un scénario défavorable et à veiller à ce que la croissance du crédit reste compatible avec les ressources et les fonds propres disponibles.

Mesurer la qualité de la création de valeur

Pour apprécier la contribution réelle des banques tunisiennes au financement de l'économie, cinq dimensions devraient être examinées conjointement.

La qualité de la rentabilité : La progression du résultat doit être rapprochée de l'origine des revenus, de leur récurrence, des charges d'exploitation et du coût du risque.

La dynamique du financement : Les encours doivent être complétés par les nouveaux engagements et décaissements, la ventilation entre entreprises et particuliers, la maturité et la destination des crédits.

La structure des ressources : Les dépôts, leur stabilité, leur coût et les autres ressources doivent être rapprochés des besoins de financement et de liquidité.

La résilience du bilan : Les fonds propres, les créances non performantes, leur couverture, les concentrations et la sensibilité aux taux doivent permettre d'évaluer la capacité de résistance de l'établissement.

La politique de distribution : Les dividendes et les réserves doivent être appréciés au regard du capital disponible, des contraintes prudentielles et des besoins futurs de financement.

Cette grille ne vise pas à réduire la performance bancaire à un indicateur unique. Elle cherche au contraire à éviter qu'un résultat net élevé, un dividende généreux ou un ratio crédits/dépôts particulier soit interprété isolément.

Elle permettrait également aux investisseurs et aux observateurs du secteur de mieux distinguer les modèles bancaires : ceux qui créent des revenus récurrents, ceux qui disposent d'une marge de développement du crédit, ceux qui sont davantage exposés aux concentrations et ceux qui doivent consolider leurs fonds propres.

La performance se juge dans la durée

Les données du premier semestre 2026 montrent une progression des créances sur l'économie et des crédits aux professionnels, parallèlement à une augmentation du portefeuille-titres et à un poids toujours important du financement public.

Ces évolutions ne permettent ni d'affirmer que les bénéfices bancaires seraient systématiquement détournés du financement des entreprises, ni de conclure que la progression des résultats garantit à elle seule une contribution suffisante à l'investissement productif.

Elles invitent à examiner plus précisément la composition des actifs, la qualité des revenus, la maîtrise des risques, la structure des ressources et les choix d'affectation des résultats.

La rentabilité est nécessaire à la solidité bancaire. Les dividendes rémunèrent le capital. Les réserves contribuent à absorber les pertes. Les crédits accompagnent les entreprises et les ménages. Les titres participent à la gestion du bilan, tout en pouvant accroître certaines concentrations. Aucun de ces éléments ne peut être jugé isolément.

Le véritable critère de performance réside dans la cohérence entre ces dimensions. Une banque crée durablement de la valeur lorsqu'elle mobilise ses ressources pour financer des besoins viables, maîtrise les risques qu'elle accepte, préserve sa liquidité et son capital, et conserve la capacité de poursuivre son activité dans un environnement défavorable.

La question n'est donc pas seulement de savoir combien les banques tunisiennes gagnent ou distribuent. Elle est de mesurer si leur rentabilité renforce leur capacité à financer durablement l'économie, sans compromettre leur résilience.

C'est dans cet équilibre entre financement, rentabilité et maîtrise du risque que se mesure la qualité de la création de valeur bancaire.

Cette analyse constitue un point de vue personnel. Elle ne prétend pas décrire l'ensemble des mécanismes internes, confidentiels ou non publics pouvant exister au sein des institutions financières tunisiennes.

 

 

Publié le 23/10/26 11:36

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