Par Hakim CHERIF
Directeur - ATB | Administrateur indépendant - MPBS
Auteur du roman professionnel " Avant l'incident "
Dans le secteur bancaire, l'époque où la performance se mesurait à la seule exactitude du résultat net est définitivement révolue. Une mutation silencieuse mais brutale s'est opérée dans l'industrie financière : la valeur d'une banque ne réside plus uniquement dans le chiffre affiché au bilan, mais dans sa capacité à prouver scientifiquement et juridiquement comment ce chiffre a été construit.
Aujourd'hui, face à la complexification des risques, à la volatilité des marchés et aux exigences de plus en plus intrusives des superviseurs, la donnée financière est devenue le véritable champ de bataille de la gouvernance bancaire.
Pourtant, un constat alarmant persiste au sein de nombreuses institutions : sous la surface de bilans tirés à quatre épingles, la fabrication des indicateurs critiques repose encore sur des processus d'un autre âge.
Pendant des décennies, les directions financières et les directions des risques ont opéré dans une logique de résultat pur. Le rapport annuel était produit, les ratios de solvabilité étaient validés, et les provisions étaient comptabilisées. Mais à quel prix ?
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En arrière-plan, la chaîne de production financière s'apparente trop souvent à un patchwork technologique : de multiples saisies manuelles répétitives, des retraitements complexes exécutés sur des tableurs informels non sécurisés et des ruptures systématiques de traçabilité entre le core banking et le reporting final.
Cette culture du " chiffre final " constitue aujourd'hui un risque opérationnel majeur. Un chiffre de pertes attendues (Expected Credit Loss - ECL) sous IFRS 9 ou un ratio de fonds propres n'a plus aucune valeur intrinsèque si la banque est incapable d'en retracer l'origine exacte.
Sans un cheminement clair et documenté de l'information (le data lineage), chaque décision stratégique prise par un comité de direction s'apparente à une navigation à vue sur des fondations d'argile.
L'étau réglementaire : La traçabilité comme obligation stricte
Cette exigence de transparence et de rigueur n'est plus un débat théorique réservé aux forums d'experts ou une simple importation des standards européens. Elle constitue désormais une réalité opérationnelle incontournable pour l'écosystème bancaire tunisien.
Le cadre normatif encadrant la mise en œuvre de la norme IFRS 9 sur le marché local illustre parfaitement ce changement de paradigme. Il ne s'agit plus seulement de calculer une provision, mais d'adosser chaque évaluation à une architecture de données irréprochable.
Les exigences régulatoires imposent désormais aux établissements des règles strictes sur deux piliers fondamentaux :
- La qualité et la traçabilité des données : La banque doit garantir une documentation intégrale de la chaîne d'information. Chaque donnée source, de son entrée dans le système de gestion jusqu'à son injection dans les algorithmes de calcul, doit être vérifiable, horodatée et protégée contre toute altération manuelle.
- La gouvernance et la reconstitution des modèles : Les normes exigent explicitement que la documentation permette aux auditeurs internes, aux commissaires aux comptes et au superviseur de comprendre la construction des modèles, de procéder à leur réexécution intégrale et d'évaluer leur pertinence dans le temps.
Le message sous-jacent est d'une clarté absolue : lors d'un contrôle ou d'un audit, la question ne sera plus seulement " Combien avez-vous provisionné ? ", mais " Pouvez-vous me démontrer, étape par étape, comment ce chiffre a été construit ? ". Face à cette interrogation, la réponse ne pourra plus être un fichier Excel anonyme transmis par courriel.
Quand la donnée percute la gouvernance globale
Considérer la gouvernance des données comme un simple projet informatique ou un chantier d'infrastructure IT est une erreur stratégique majeure. La donnée n'est pas un sujet technique ; c'est le cœur battant de la gouvernance d'entreprise.
Lorsque le Conseil d'Administration valide l'appétit pour le risque de la banque, approuve le niveau de provisionnement d'un portefeuille stratégique ou valide les résultats d'un stress test, sa responsabilité juridique, prudentielle et réputationnelle est directement engagée.
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Comment des administrateurs peuvent-ils valablement exercer leur devoir de diligence et de surveillance si les tableaux de bord qu'on leur présente sont issus de consolidations opaques et de manipulations artisanales ?
La gouvernance des données impose une restructuration profonde de l'organisation bancaire autour de trois axes de rupture :
- Décloisonnement des silos : Rompre avec la logique où chaque direction (Risques, Finance, Métiers) extrait et retraite ses propres données de son côté. La donnée doit être unique, centralisée et certifiée à la source.
- Responsabilisation (Data Ownership) : Désigner formellement des responsables métiers (Data Owners) garants de la qualité, de la définition et de la cohérence de la donnée, plutôt que de faire porter l'ensemble de la responsabilité sur les équipes informatiques.
- Auditabilité permanente : Remplacer les calculs dépendants du savoir-faire individuel d'un collaborateur par des flux automatisés, documentés et réexécutables à tout moment.
En alignant les pratiques locales sur les meilleurs standards internationaux de gestion des données de risques, à l'image des principes du BCBS 239, les établissements financiers tunisiens ne font pas que se conformer à une règle : ils sécurisent leur prise de décision et protègent la valeur de leur institution.
L'urgence de l'action, éradiquer l'amateurisme opérationnel
La convergence vers Bâle III et IFRS 9 en Tunisie ne doit pas être traitée comme un simple exercice de cosmétique comptable ou une contrainte administrative supplémentaire. Il s'agit d'une transformation industrielle inévitable.
Les établissements qui tenteront de gérer cette transition par des bricolages technologiques, des surcouches de sous-traitance opaque ou des extensions de tableurs Excel s'exposent à de véritables retours de bâton.
Les conséquences d'une mauvaise gouvernance des données sont désormais très concrètes :
- Sanctions et exigences prudentielles accrues : Les faiblesses d'un dispositif de risques ou l'impossibilité de justifier un modèle d'ECL se traduisent directement par des majorations de fonds propres au titre du contrôle prudentiel.
- Incapacité à piloter la rentabilité : Une donnée de risque inexacte fausse le calcul du coût du risque et conduit à une mauvaise tarification des crédits.
- Perte de crédibilité sur les marchés : Face aux correspondants bancaires internationaux, aux agences de notation et aux investisseurs, l'incapacité à fournir des données financières fiables et auditable constitue un facteur de dégradation immédiat.
La bataille de la donnée est bel et bien engagée dans le paysage bancaire tunisien. Elle ne sera pas gagnée par les institutions qui se contentent d'afficher les plus beaux résultats en façade, mais par celles qui auront le courage d'investir dans la solidité, la transparence et l'automatisation de leurs architectures d'information.
Pour les banques tunisiennes, l'heure n'est plus aux arbitrages temporaires : il est temps d'assainir la donnée pour garantir la pérennité.
Cette analyse constitue un point de vue personnel. Elle ne prétend pas décrire l'ensemble des mécanismes internes, confidentiels ou non publics pouvant exister au sein des institutions financières tunisiennes.
Publié le 11/09/26 09:12




