On ne sauve pas l'environnement avec de grandes déclarations. Parfois, tout commence par un geste, une idée qui refuse de disparaître, quelques personnes qui décident de faire autrement. Puis viennent les années de travail, les difficultés, les moyens qui manquent et cette question qui finit toujours par se poser : comment aller plus loin ?
Donner à ces idées la possibilité de grandir, leur permettre de durer et faire connaître celles et ceux qui les portent : c'est précisément l'ambition du Prix Michael Philip Cracknell pour l'Environnement, lancé par Enda inter-arabe.
Dans les salles du Musée national du Bardo, la soirée du 8 octobre avait un fil conducteur : faire vivre un héritage en donnant de la place à celles et ceux qui agissent aujourd'hui. Organisée par Enda inter-arabe, la première édition du Prix Michael Philip Cracknell pour l'Environnement a réuni dix initiatives tunisiennes, avant l'annonce des trois lauréats parmi les finalistes.
Derrière ce prix, il y a le nom de Michael Philip Cracknell, cofondateur d'Enda, dont l'engagement en faveur de l'environnement et du développement a laissé une empreinte que cette distinction entend prolonger. Mais la soirée ne se tourne pas seulement vers le passé.
Elle met aussi en lumière des projets qui, sur le terrain, cherchent à répondre aux défis environnementaux, à prouver leur utilité et à grandir. Pour cette première édition, l'enjeu est de reconnaître le travail déjà accompli et de donner à ces initiatives les moyens d'aller plus loin.
Essma Ben Hamida : " Ce soir, nous fêtons l'espoir "
Au Musée national du Bardo, Asma Ben Hamida, cofondatrice d'Enda inter-arabe, a rendu hommage à Michael Philip Cracknell, son compagnon de route, dont elle a partagé les engagements pendant des décennies. La soirée a aussi été l'occasion de remonter le fil d'une histoire faite de convictions, de combats et de choix parfois inattendus.
Des premières actions environnementales menées en Tunisie au début des années 1990 à la microfinance, en passant par les débats internationaux sur le développement, son récit rappelle une idée qui traverse tout son parcours : les grandes causes prennent leur sens lorsqu'elles se traduisent en actions concrètes.
" Ce soir, nous allons rendre hommage et célébrer tous ceux et toutes celles qui se battent comme nous pour protéger l'environnement, pour protéger la planète, pour les générations futures ", a-t-elle lancé devant l'assistance, avant de ramener le regard vers ceux qui, selon elle, porteront la suite du combat : les jeunes. " Les jeunes, ils vont sauver notre pays, ils vont sauver notre planète. Nous, nous allons partir. "
Pour Essma Ben Hamida, il ne s'agit pas seulement de célébrer la mémoire d'un homme, mais de donner de la visibilité à celles et ceux qui poursuivent aujourd'hui le travail sur le terrain.
De l'environnement à la microfinance, un détour par Cité Ettadhamen
Lorsque Essma Ben Hamida et Michael Philip Cracknell reviennent en Tunisie, il y a environ 36 ans, l'environnement figure parmi leurs premiers terrains d'action. Ils s'intéressent alors au parc et au lac de l'Ariana, aux plantes médicinales et à la lutte contre la désertification.
Des initiatives qui prennent place à une époque où, se souvient-elle, le sujet reste encore peu présent dans le débat public tunisien.
Puis survient une autre urgence. En 1992, sollicitée pour identifier un quartier populaire où lancer un projet de développement, Essma Ben Hamida se tourne vers Cité Ettadhamen. Elle raconte comment elle et son équipe sont allés à la rencontre des habitants, avant de s'attacher à ce quartier et à sa population. Les besoins exprimés par les femmes déplacent alors les priorités : " On a besoin de vivre, on a besoin de travailler, on a besoin de gagner de l'argent. "
La microfinance s'impose progressivement comme une réponse à ces demandes. L'environnement, lui, passe au second plan, non par abandon des convictions initiales, mais parce qu'il faut répondre aux besoins les plus immédiats. " À l'époque, on ne savait pas qu'on allait revenir un jour à l'environnement ", confie-t-elle.
Avec le recul, ce détour raconte aussi l'évolution d'Enda inter-arabe. Au fil des années, l'organisation a développé ses activités dans la microfinance, la formation des jeunes, la digitalisation et l'éducation, notamment à travers des actions de réhabilitation d'écoles menées avec le ministère de l'Éducation. Essma Ben Hamida évoque plus d'un million de ménages accompagnés par la microfinance, un chiffre qu'elle estime à environ 1,3 million.
Mais cette diversification a aussi fait naître une question : pourquoi intervenir dans autant de domaines ? Sa réponse tient dans les limites qu'elle reconnaît elle-même à l'action d'une organisation. " On a découvert qu'on ne peut pas tout faire. " D'où le choix de faire davantage de place à d'autres acteurs, notamment aux jeunes, pour poursuivre le travail environnemental.
Le concours lancé en hommage à Michael Philip Cracknell s'inscrit dans cette logique. Protection de la biodiversité, propreté des plages et des villes, réduction des déchets, développement des énergies renouvelables, lutte contre le gaspillage et préservation des ressources en eau : les enjeux sont nombreux, et Enda inter-arabe ne prétend pas détenir toutes les réponses.
L'héritage de Michael et la promesse d'un prix africain
Dans son récit, Essma Ben Hamida a également tenu à rappeler le rôle de ceux qui ont enrichi sa vision du développement bien avant la création d'Enda. Parmi eux, Roberto Savio, fondateur de l'agence de presse Inter Press Service (IPS), auprès de laquelle elle a travaillé comme journaliste, et Marc Nerfin, un autre de ses mentors. Tous deux l'ont amenée à regarder au-delà des grands discours internationaux pour s'intéresser aux réalités vécues par les populations.
A cette occasion, elle a annoncé que le Prix Michael Philip Cracknell pour l'Environnement s'ouvrira à l'échelle africaine dès l'année prochaine. Une candidature venue du Mali, écartée cette année parce que le concours était réservé aux initiatives tunisiennes, a contribué à faire émerger cette évolution. " Enda est une aventure africaine ", a-t-elle rappelé, en promettant que le prix ne restera pas limité à la Tunisie.
L'organisation souhaite également renforcer ses collaborations avec des groupements de producteurs agricoles et des associations. L'objectif est de faire émerger de nouvelles initiatives et de donner davantage de place aux jeunes acteurs engagés dans la protection de la biodiversité, la lutte contre les déchets et le gaspillage, ainsi que la préservation des ressources naturelles, en particulier de l'eau.
Plus de 200 candidatures venues des 24 gouvernorats
Rencontrée lors de la cérémonie, Bahija Abdallah, directrice exécutive d'Enda inter-arabe, revient sur la genèse du prix et sur l'ambition qui l'accompagne. " Il est dédié à Monsieur Michael, notre cofondateur, qui a vécu et travaillé en Tunisie pendant plus de 40 ans ", explique-t-elle, en rappelant son engagement dans plusieurs domaines, de l'inclusion financière à l'éducation, en passant par l'environnement, la justice sociale et l'entrepreneuriat.
Deux sujets occupaient toutefois une place centrale dans son parcours : l'éducation et l'environnement.
Lancée le 4 juillet 2026, cette première édition a recueilli plus de 200 candidatures issues des 24 gouvernorats, selon Bahija Abdallah. Le concours s'adresse à des structures déjà existantes — startups, entrepreneurs, associations et acteurs de la société civile — qui portent des initiatives environnementales ayant fait leurs preuves et souhaitent élargir leur portée.
Après un premier examen des dossiers, 90 candidatures ont été retenues pour leur conformité aux critères administratifs et juridiques. Un jury composé d'experts nationaux dans les domaines de l'environnement, de l'agriculture et de la gestion des ressources a ensuite évalué les projets, en privilégiant notamment leur capacité à changer.
La sensibilisation et l'implication des populations locales et des partenaires figurent également parmi les critères pris en compte. Dix initiatives ont finalement été sélectionnées comme finalistes, parmi lesquelles trois lauréats ont été désignés.
Le choix du Bardo avait aussi sa signification. En accueillant cette première édition, le musée, témoin de l'histoire tunisienne, offrait un cadre particulier à l'hommage rendu à Michael Philip Cracknell. " Enda est fière d'appartenir à la Tunisie ", souligne Bahija Abdallah.
L'idée, portée par Asma Ben Hamida, présidente du conseil d'administration et cofondatrice de l'organisation avec Michael, était de faire se rencontrer deux histoires : celle d'un homme qui a consacré plus de quarante ans de sa vie à travailler en Tunisie et celle d'un pays auquel il a choisi de lier son engagement.
Trois projets récompensés, de la lutte contre les déchets à la protection des espaces verts
Au terme de cette première édition, trois initiatives tunisiennes ont été récompensées pour leur engagement environnemental. Houssem Hamdi, avec Soli Green (Tounes Clean Up), a décroché le premier prix, doté de 50 000 dinars.
Mohamed Rammeh, porteur de Zigofiltre (Wayout), a obtenu le deuxième prix, assorti d'une dotation de 30 000 dinars. Firas Khelifi, à l'origine de Jninet El Hafsia (Blue Fish), a remporté le troisième prix, doté de 20 000 dinars.
Parmi les lauréats rencontrés au cours de la soirée, Mohamed Rammeh raconte les six années de travail consacrées à Zigofiltre. Le principe est simple : installer des filtres au niveau des bouches d'égout et des regards d'assainissement pour retenir les déchets avant qu'ils ne pénètrent dans les réseaux. Une solution concrète face à un problème que l'on retrouve dans les rues, où les détritus peuvent finir dans les caniveaux et les systèmes d'évacuation.
" On a commencé à travailler sur ce projet il y a six ans, et aujourd'hui, on est contents d'être reconnus ", confie-t-il. Derrière cette distinction, il y a surtout la satisfaction de voir un projet développé sur plusieurs années gagner en visibilité et être reconnu pour sa réponse à un problème environnemental bien réel.
Cette distinction apporte ainsi une reconnaissance à des initiatives qui cherchent à répondre, chacune à leur échelle, à des problèmes environnementaux concrets.
Un manuel pour apprendre à regarder le monde autrement
Au fil de la soirée, le prix environnemental a ouvert une autre fenêtre sur les engagements d'Enda. Derrière les projets présentés et les initiatives récompensées, une même conviction : pour changer les choses, il faut aussi apprendre à regarder le monde autrement, à questionner ses injustices et à comprendre les transformations qui façonnent nos sociétés.
C'est dans cet esprit qu'Enda a présenté le Manuel pour le citoyen du monde, élaboré par les journalistes italiens Roberto Savio et Giuliano Rizzi. L'ouvrage compte 19 chapitres qui abordent des sujets aussi sensibles que le racisme, les inégalités sociales, les questions de genre ou encore les effets des nouvelles technologies sur les générations futures. Autant de thèmes qui traversent le quotidien, nourrissent les débats et interrogent la place de chacun dans la société.
Traduit en français et en arabe, puis adapté au contexte tunisien, le manuel est appelé à trouver sa place bien au-delà des pages qui le composent. Enda souhaite en faire un support de discussion avec les jeunes, les étudiants, les universitaires et les acteurs de la société civile.
L'enjeu est de créer des occasions de se parler, de confronter les points de vue et de réfléchir ensemble aux défis du présent, sans perdre de vue les générations qui auront à vivre avec les choix d'aujourd'hui.
Pour Essma Ben Hamida, l'essentiel est de donner aux jeunes l'envie de ne pas rester spectateurs face aux problèmes du monde. S'indigner, s'interroger, comprendre les injustices qui nous entourent : c'est un début, mais encore faut-il trouver comment agir, chacun à son échelle.
C'est aussi le rôle de ce manuel : ouvrir la discussion, éveiller les consciences et donner aux jeunes l'envie de prendre part aux changements qu'ils souhaitent voir dans la société.
Jihen MKEHLI
Publié le 09/10/26 09:07




