À l'occasion de Technovation 2026, organisé le 24 juin à Rabat par PMI, Dr Amen Allah Messaadi s'est exprimé sur les enjeux du tabagisme en Tunisie, l'impact sanitaire et économique des maladies liées au tabac, ainsi que le rôle potentiel des alternatives sans combustion dans une stratégie de réduction des risques.
Il a également insisté sur la nécessité de renforcer la recherche scientifique locale afin de mieux répondre aux réalités sanitaires tunisiennes et africaines.
Où en est aujourd'hui la Tunisie face au tabagisme ?
Le tabagisme reste un problème majeur en Tunisie. Même sans disposer de chiffres précis, nous savons qu'il a un impact sanitaire considérable et représente également une lourde charge économique. Le coût du traitement des cancers et des maladies liés au tabac est très important pour notre système de santé.
Le danger est double : il menace directement la santé et la vie des personnes, tout en pesant lourdement sur l'économie à travers les dépenses de soins.
Les alternatives sans combustion proposées par certaines entreprises sont-elles crédibles scientifiquement ?
La science nous a permis de mieux comprendre les mécanismes du tabagisme. Aujourd'hui, il est clairement établi que ce sont surtout les substances toxiques générées par la combustion du tabac qui sont responsables d'une grande partie des cancers, notamment du cancer du poumon.
Il faut distinguer deux éléments : d'un côté, la nicotine, qui est principalement liée à l'addiction ; de l'autre, les composants issus de la combustion, qui sont les principaux responsables des maladies graves. C'est sur cette base scientifique que de nouveaux produits sans combustion ont été développés.
Certains experts restent sceptiques et estiment que ces alternatives ne suppriment pas réellement les risques. Que leur répondez-vous ?
Le débat est légitime. Il y a dix ans, nous manquions encore de recul scientifique. Aujourd'hui, nous disposons de davantage de données.
Des expériences menées dans plusieurs pays, notamment en Suède, montrent que lorsque des fumeurs abandonnent la cigarette traditionnelle au profit d'alternatives sans combustion, les risques de certaines maladies diminuent de manière significative.
En médecine, nous parlons rarement de risque zéro. Mais lorsqu'on élimine les substances responsables de 80 à 90 % des dommages, cela change considérablement la donne.
Peut-on alors parler d'une solution définitive ?
Il faut être très clair : le meilleur choix reste toujours de ne pas fumer. Nous ne parlons pas ici d'encourager des non-fumeurs à commencer à consommer de la nicotine. Nous parlons de personnes qui fument déjà et qui sont déjà exposées à des risques élevés.
Pour celles qui n'arrivent pas à arrêter malgré plusieurs tentatives, des alternatives à moindre risque peuvent constituer une option de réduction des dommages.
Lors du panel, vous avez évoqué la souveraineté sanitaire et l'importance de la data. Pourquoi est-ce essentiel ?
Parce que nous avons besoin de produire nos propres données scientifiques, en Tunisie et plus largement en Afrique.
Prenons l'exemple des patients diabétiques : beaucoup continuent à fumer malgré les recommandations médicales, alors que le tabac aggrave fortement leurs complications en réduisant l'oxygénation des tissus.
Nous devons mener des recherches adaptées à nos réalités locales pour mieux comprendre l'impact du tabagisme et des alternatives sur nos populations. C'est cela, la souveraineté scientifique : produire des connaissances basées sur nos propres patients, nos pathologies et nos contextes.
Qu'est-ce qui freine aujourd'hui ce type de recherche en Tunisie ?
Le problème n'est pas réglementaire. La Tunisie dispose d'un cadre permettant de mener des recherches scientifiques tout en protégeant les patients.
Les principaux défis sont ailleurs : il faut de la volonté, des équipes engagées et des financements suffisants. Sans ces trois éléments, il est difficile d'avancer.
Existe-t-il déjà des initiatives concrètes ?
Oui. À titre personnel, ainsi qu'au sein d'associations africaines, nous travaillons sur plusieurs projets, notamment autour des complications du diabète, comme le pied diabétique, qui représente un enjeu majeur en Tunisie et en Afrique.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes ?
Mon premier message est simple : n'entrez pas dans le tabagisme. Le second concerne les fumeurs actuels : sachez qu'il existe aujourd'hui des solutions pouvant aider au sevrage ou, à défaut, réduire certains risques.
J'ai aussi un message pour les médecins : il est essentiel de renforcer la formation continue sur le tabac, la nicotine et les mécanismes de réduction des risques.
Notre priorité doit toujours être l'arrêt du tabac. Mais lorsqu'un patient n'arrive pas à arrêter, connaître les alternatives disponibles peut faire partie d'une approche pragmatique de santé publique.
Publié le 28/06/26 10:13




