Le choc boursier du 28 juillet 2026 n'a finalement pas débouché sur le krach redouté. Dix jours après les turbulences, le Tunindex s'est stabilisé autour du seuil symbolique des 20 000 points. Plus qu'une simple crise passagère, cet épisode marque un tournant structurel pour la Bourse de Tunis : la fin d'une phase d'euphorie collective et le retour brutal à une gestion fondée sur la sélectivité des titres.

Par Hakim Cherif
Directeur ATB-Administrateur indépendant MPBS
Il y a des séances de Bourse qui font simplement baisser les cours. Et puis il y a celles qui obligent les investisseurs à revoir leur manière de regarder le marché.
Le 28 juillet 2026 appartient clairement à la deuxième catégorie. Le Tunindex a perdu 3,47 %, entraînant l'activation du mécanisme réglementaire d'interruption temporaire de la cotation. Les valeurs bancaires ont été particulièrement touchées, avec notamment des replis proches de 6 % pour plusieurs grandes capitalisations.
Le lendemain, le marché a de nouveau connu une suspension temporaire, avant de terminer la séance en hausse de 1,30 %. Le 30 juillet, le mouvement s'est poursuivi avec un gain de 0,37 %, permettant au Tunindex de repasser au-dessus des 20 000 points.
Depuis, le marché n'a pas retrouvé son sommet de juillet, mais il n'a pas non plus poursuivi la chute. Et c'est probablement l'information la plus intéressante de cette séquence, car une question commence à se poser : la Bourse de Tunis est-elle entrée dans une nouvelle phase ?
Le marché avait commencé à corriger avant le 28 juillet
Pour comprendre ce qui s'est passé, il faut remonter quelques jours en arrière. Le Tunindex avait atteint 21 552,73 points le 17 juillet. A partir de cette date, une première phase de correction s'était déjà enclenchée : -1,39 % le 20 juillet, -1,01 % le 21, -0,60 % le 23, -0,50 % le 24 et surtout -1,90 % le 27 juillet.
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Le 28 juillet n'a donc pas constitué le début de la baisse mais il en a été l'accélération brutale. Cette chronologie est importante parce qu'elle relativise l'idée selon laquelle un seul événement réglementaire aurait, à lui seul, provoqué la correction.
Le décret n°2026-148 a certainement joué un rôle dans la réévaluation du risque, notamment pour les valeurs bancaires mais le marché avait déjà commencé à prendre ses bénéfices. Autrement dit, le décret a pu être l'étincelle, mais le combustible était déjà présent.
Une hausse exceptionnelle crée forcément des attentes exceptionnelles
Il faut également rappeler d'où venait le marché. En 2025, le Tunindex avait progressé de 35,12 %, après une hausse de 13,75 % en 2024. La Bourse de Tunis avait ainsi terminé 2025 sur un nouveau record historique.
La progression n'avait d'ailleurs pas été limitée à quelques titres. L'indice des valeurs bancaire avait gagné 39,53 % en 2025, l'indice des services financiers 49,77 %, celui de la distribution 59,33 % et l'agroalimentaire 42,60 %.
Lorsque les cours progressent aussi rapidement, les investisseurs n'achètent plus seulement les résultats présents, ils achètent également les bénéfices futurs qu'ils anticipent. Et plus les anticipations deviennent élevées, plus la marge d'erreur se réduit.
Une entreprise peut continuer à être excellente et pourtant voir son cours baisser si le marché considère qu'elle est devenue trop chère par rapport à ses perspectives. C'est toute la différence entre une bonne entreprise et une bonne affaire boursière. Les deux ne sont pas nécessairement synonymes.
Le 29 juillet apporte une première réponse
La séance du 28 juillet aurait pu constituer le début d'une véritable capitulation. Il n'en a finalement rien été. Le 29 juillet, après une nouvelle suspension temporaire de la cotation, le Tunindex a repris 1,30 %. Le 30 juillet, il a gagné encore 0,37 %, à 20 070,56 points.
Ce comportement mérite d'être observé. Il signifie que les investisseurs ont recommencé à se positionner rapidement après le choc. Cela ne signifie pas que le risque a disparu mais il signifie quelque chose de plus subtil : le marché ne semble pas avoir considéré que la valeur fondamentale des entreprises avait disparu du jour au lendemain.
Il a corrigé puis il a cherché un nouvel équilibre. Et cette nuance change complètement la lecture de l'événement.
Le coupe-circuit n'est pas un signal de crise
L'activation du mécanisme réglementaire a naturellement frappé les esprits, pourtant, il faut rappeler sa fonction.
Le coupe-circuit est précisément conçu pour interrompre temporairement les échanges lorsque le mouvement devient trop important. Il ne constitue pas, en lui-même, un diagnostic sur la santé financière des sociétés cotées.
Le mécanisme prévu par le règlement de parquet prévoit une suspension en cas de franchissement du seuil correspondant. Le 28 juillet, la chute de 3,47 % a ainsi provoqué l'interruption de la cotation.
La confusion entre suspension de marché et crise de marché est donc dangereuse. Une Bourse peut fonctionner correctement tout en connaissant une séance extrêmement volatile. La véritable question est ce qui se passe après. Et c'est justement là que la séquence des 29 et 30 juillet devient intéressante.
Le vrai test commence maintenant
La première phase de la correction était émotionnelle mais la deuxième phase est beaucoup plus importante. Elle consiste à déterminer quelles entreprises méritent de conserver les niveaux de valorisation atteints avant la baisse, car lorsque l'ensemble du marché monte, la qualité individuelle des entreprises peut être temporairement masquée par la tendance générale.
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Lorsque le marché devient hésitant, cette distinction réapparaît. Les investisseurs recommencent alors à poser des questions beaucoup moins confortables : le chiffre d'affaires progresse-t-il ? Les marges résistent-elles ? Le bénéfice est-il récurrent ? L'entreprise génère-t-elle suffisamment de trésorerie ? Son endettement est-il maîtrisé ? Quelle est sa capacité à maintenir ses dividendes ? Et surtout : quel prix suis-je réellement en train de payer pour cette qualité ?
Les premiers résultats commencent à changer le débat
C'est ici que le calendrier devient particulièrement intéressant. La correction de juillet intervient précisément au moment où les sociétés cotées commencent à publier leurs indicateurs du premier semestre 2026.
Les premiers chiffres disponibles ne racontent pas une histoire d'effondrement de l'économie cotée. Au contraire, le revenu global des sociétés cotées a progressé de 4 % au premier semestre 2026.
Ce chiffre ne signifie évidemment pas que toutes les entreprises progressent de la même manière. Mais il apporte une information essentielle. Les cours peuvent corriger fortement sans que les fondamentaux des entreprises se soient détériorés dans les mêmes proportions.
C'est précisément ce décalage que les investisseurs doivent désormais analyser. Si les bénéfices et les revenus continuent de progresser, une correction peut simplement traduire une normalisation des valorisations.
Si, au contraire, les résultats déçoivent alors que les cours restent élevés, la correction pourrait être beaucoup plus profonde. La différence se fera donc progressivement dans les comptes des entreprises.
La Bourse de Tunis doit maintenant redevenir sélective
C'est probablement le changement le plus important. Pendant les périodes d'euphorie, il est relativement facile de gagner de l'argent en étant simplement exposé au marché. Lorsque l'indice progresse fortement, beaucoup de titres progressent avec lui.
Mais lorsque la tendance générale ralentit, cette mécanique disparaît. L'investisseur doit alors recommencer à sélectionner. Et c'est une bonne chose. Une Bourse mature n'est pas une Bourse qui monte constamment et dans laquelle le prix finit par refléter davantage la qualité des entreprises, leur rentabilité, leurs perspectives et leur niveau de risque.
La correction actuelle pourrait donc être moins une fin de cycle qu'un changement de nature du marché.
Le problème particulier des banques
Le secteur bancaire reste évidemment au centre du débat. Les banques représentent une part considérable de la capitalisation de la cote et leurs performances ont largement contribué à la hausse du marché au cours des dernières années.
L'indice bancaire avait progressé de 39,53 % en 2025. Il est donc logique que les valeurs bancaires aient été particulièrement sensibles lorsque les investisseurs ont commencé à réévaluer le risque.
Mais là encore, il serait réducteur de considérer que le problème se limite au décret n°2026-148. La véritable question est plus profonde : quel sera le moteur de rentabilité des banques tunisiennes demain ? Le financement de l'État ? Le crédit aux entreprises ? Les commissions ? La digitalisation ? La gestion des risques ? Le financement des PME ? Les services financiers à forte valeur ajoutée ?
C'est cette question qui déterminera progressivement la valeur des banques sur le marché.
La fin d'une certaine forme de confort ?
Le débat devient alors beaucoup plus intéressant. Pendant longtemps, le modèle bancaire tunisien a largement reposé sur le crédit classique, les garanties et une forte présence du financement souverain.
Or le nouveau contexte réglementaire pousse progressivement les banques vers une autre logique. Elles devront davantage analyser le risque économique réel, comprendre les flux de trésorerie des entreprises, développer des modèles de scoring plus sophistiqués, financer des projets sans pouvoir systématiquement compter sur une garantie réelle, et structurer des solutions adaptées aux PME.
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Cette transformation peut peser sur la rentabilité à court terme. Mais elle peut aussi devenir un avantage pour les établissements qui sauront la maîtriser. Pour l'investisseur, il ne faudra donc plus seulement regarder combien une banque gagne aujourd'hui.
Il faudra regarder comment elle gagne son argent et comment elle compte continuer à en gagner demain.
Une action qui baisse n'est pas forcément devenue bon marché
C'est probablement le piège principal de la période actuelle. Une action qui passe de 100 à 80 dinars n'est pas automatiquement bon marché. Elle peut simplement être passée de très chère à chère.
A l'inverse, une action qui n'a perdu que 5 % peut rester largement surévaluée. Le pourcentage de baisse n'est donc pas une mesure de la valeur. Il faut revenir aux fondamentaux : le bénéfice, le cash-flow, la croissance, la dette, le dividende, la rentabilité et surtout, la valorisation.
Cette discipline est particulièrement importante sur un marché de taille relativement limitée, où les mouvements sur quelques grandes capitalisations peuvent influencer fortement l'indice.
Après la tempête, il ne faut donc pas chercher le titre qui a le plus baissé. C'est peut-être la principale erreur que pourrait commettre un investisseur aujourd'hui. Chercher la plus forte baisse pour y voir automatiquement une opportunité.
Le raisonnement devrait être inversé. Il faut chercher les entreprises dont les fondamentaux sont suffisamment solides pour justifier une valorisation raisonnable après la correction. Ce changement de méthode peut paraître subtil. Il est pourtant fondamental.
On ne devrait pas acheter une action parce qu'elle a baissé. On devrait l'étudier parce que son prix est devenu intéressant par rapport à sa valeur.
Le marché n'a pas effacé ses gains
Il faut enfin éviter un autre raccourci. Même après la correction, le Tunindex reste très largement au-dessus de son niveau de fin 2025. La chute de juillet n'a donc pas effacé la hausse exceptionnelle enregistrée auparavant. Elle en a simplement repris une partie.
Et le fait que l'indice ait retrouvé les 20 000 points dès le 30 juillet, puis se soit maintenu autour de cette zone début août, suggère davantage une phase de stabilisation qu'un mouvement de panique prolongé.
Le marché semble ainsi chercher son nouveau niveau d'équilibre. Il n'est plus dans l'euphorie du mois de juillet. Mais il n'est pas non plus dans la capitulation mais il est plutôt entre les deux. Et c'est précisément dans cet entre-deux que commence généralement le véritable travail de sélection.
Le prochain marché sera peut-être moins généreux, mais plus intelligent. La grande question n'est donc plus " La Bourse va-t-elle continuer à monter ? ", elle est devenue beaucoup plus intéressante, à savoir " Quelles entreprises peuvent encore justifier leur valorisation dans un marché qui ne monte plus automatiquement ? "
C'est là que la correction de juillet pourrait finalement avoir une vertu. Elle rappelle que les arbres ne montent pas jusqu'au ciel. Cette correction oblige les investisseurs à regarder les résultats plutôt que les seules performances passées, les banques à réfléchir à leur modèle de croissance, les entreprises à démontrer leur capacité à créer de la valeur, et elle oblige surtout l'investisseur à faire la différence entre une hausse de marché et une véritable création de valeur.
Après plusieurs années de progression, la Bourse de Tunis pourrait donc entrer dans une nouvelle phase moins spectaculaire, plus sélective, plus exigeante et peut-être, à terme, plus saine.
Car après avoir acheté le marché, les investisseurs recommencent désormais à acheter des entreprises. C'est probablement le changement de régime le plus important à retenir de la correction de juillet.
Publié le 11/08/26 09:05




