On nous avait promis une mondialisation synonyme d'efficacité, de paix par le commerce, d'abondance par la spécialisation. Vingt-cinq ans plus tard, le verdict est brutal : la mondialisation telle qu'elle a été conçue a échoué, non pas parce que l'interdépendance est mauvaise, mais parce qu'elle a été bâtie sur une illusion : celle d'un monde “plat”, apolitique, stable, où les chaînes de valeur seraient éternellement fluides.
La réalité, en 2026, est inverse : fragmentation géopolitique, pression sécuritaire, chocs logistiques, guerres économiques, cybermenaces, inflation d'importation, dette plus coûteuse, et une confiance qui se fissure. Le Forum économique mondial décrit un paysage global “fracturé”, sous tension géopolitique et technologique.
Et pourtant, dans ce monde qui se replie, l'Afrique dispose d'un avantage historique : elle peut construire non pas une “mondialisation 2.0” cosmétique, mais une architecture de prospérité résiliente, ancrée dans l'humain, dans la sécurité, dans la valeur ajoutée régionale et portée par un secteur financier qui cesse de financer le passé pour financer le futur.
“Globalisation was failed” : le problème n'est pas l'ouverture, c'est l'asymétrie
Le symptôme le plus parlant tient en une statistique : la part de l'Afrique dans le commerce mondial reste inférieure à 3%.
Cela signifie que le continent a été intégré à la mondialisation davantage comme pourvoyeur de matières premières que comme centre de transformation industrielle et technologique. Cette mondialisation “ancienne” a produit trois fragilités structurelles :
- Dépendances critiques : énergie, intrants industriels, médicaments, équipements, paiements, assurance, données.Faible valeur captée : exportation brute, importation transformée.
- Vulnérabilité aux chocs : quand la logistique ou la finance mondiale se tend, l'Afrique paie le prix fort.
- La leçon n'est pas “fermons-nous”. La leçon est : diversifions, régionalisons, sécurisons, transformons.
La chaîne de valeur n'est plus une autoroute, c'est un champ de bataille
Les chaînes logistiques ont changé de nature : elles ne sont plus seulement une question de coût et de délai, mais de risque (géopolitique, sanctions, conflits, ruptures, climat, cyber).
L'OCDE avertit que des stratégies agressives de relocalisation peuvent faire chuter fortement le commerce mondial (jusqu'à ~18% dans certains scénarios), avec des pertes de PIB pour plusieurs pays.
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En conséquence, Le monde va se régionaliser, mais pas de manière propre. Ceux qui n'ont pas leur propre profondeur régionale deviendront des “prix-takers” de la nouvelle géographie industrielle.
Pour l'Afrique, c'est une opportunité et un impératif :
- Opportunité : attirer des investissements “China+1”, “nearshoring”, “friendshoring” vers des hubs africains, notamment dans l'agro-transformation, les pièces industrielles, la pharmacie, les énergies renouvelables, les minerais critiques transformés.Impératif : construire une infrastructure de commerce (logistique, standardisation, paiement, assurance, data) capable d'absorber les chocs.
- Le rapport UNCTAD sur le développement économique en Afrique souligne justement le potentiel du continent à devenir un acteur des chaînes de valeur de secteurs technologiques (automobile, téléphones, santé, renouvelables), à condition de bâtir les capacités productives et l'intégration régionale.
La neutralité commerciale n'existe plus
La pression géopolitique n'est plus un bruit de fond : c'est une variable centrale de la stratégie d'entreprise et de la souveraineté économique. L'accès au dollar, aux marchés, aux technologies, aux assurances maritimes, aux composants, peut être conditionné par des alignements implicites.
La conséquence pour l'Afrique est simple : la souveraineté économique ne se décrète pas, elle se finance.
Et la souveraineté économique commence par trois capacités : payer (systèmes de paiement interopérables, réduction de la dépendance aux circuits externes)assurer (risques politiques, logistiques, cyber)financer (commerce intra-africain, industrialisation, infrastructures)
La prochaine crise ne viendra peut-être pas des ports… mais du cloud
La sécurité n'est plus seulement militaire : elle est logistique, énergétique, alimentaire, et surtout numérique. Un chiffre mondial doit faire réfléchir tout board : le coût moyen global d'une violation de données a atteint 4,88 millions USD en 2024 (record historique).
En Afrique, Interpol estimait déjà il y a quelques années un impact financier de la cybercriminalité à plusieurs milliards de dollars, soulignant une menace systémique pour les États, les entreprises et la confiance dans les services numériques.
C'est ici que la stratégie “human centric” devient concrète : la confiance est une infrastructure. Sans confiance, pas de paiements digitaux. Sans paiements digitaux, pas de formalisation. Sans formalisation, pas de fiscalité durable. Sans fiscalité, pas d'État stratège. Le cyber est donc un sujet macroéconomique, pas un sujet IT.
L'IA ne doit pas remplacer l'humain, elle doit augmenter la dignité
L'IA peut amplifier le meilleur… et le pire. Une IA centrée sur l'humain signifie : équité, transparence, inclusion, sécurité, et bénéfices distribués. L'Afrique n'a pas besoin de copier un modèle d'IA conçu pour des économies déjà industrialisées. Elle peut bâtir un modèle adapté à ses réalités :
IA pour la productivité agricole (prévision, micro-assurance, optimisation eau/sol)IA pour la santé (triage, imagerie, logistique pharmaceutique)IA pour l'éducation (tutorat personnalisé à faible coût, langues locales)IA pour la finance (scoring alternatif responsable, détection fraude, KYC intelligent)
Et l'infrastructure numérique est déjà un levier majeur : l'industrie mobile a contribué 140 milliards USD (≈7% du PIB) à l'Afrique subsaharienne en 2023, avec une projection à 170 milliards USD d'ici 2030.
Cela veut dire une chose : le “rail” numérique existe à condition de le sécuriser et de l'orienter vers la valeur.
Le futur meilleur de l'Afrique : intégrer, transformer, sécuriser
L'outil politique le plus sous-estimé du continent est aussi le plus concret : l'intégration économique africaine. La Banque mondiale estime que la ZLECAf (AfCFTA) peut sortir 30 millions de personnes de l'extrême pauvreté et augmenter les revenus de 68 millions de personnes vivant avec moins de 5,50 USD/jour.
Un accord commercial ne crée pas la prospérité par magie. Il la rend possible. Le reste dépend d'un mot : exécution. Or l'exécution, dans l'économie réelle, s'appelle :
- routes, ports, entrepôts, énergie fiable
- normes, traçabilité, qualité, certification
- paiements rapides et bon marché
- financement du commerce
- assurance du risque
- cybersécurité et identité numérique
- capital patient pour l'industrie
C'est là que le secteur financier devient le moteur, pas seulement le miroir.
Le secteur financier doit construire la confiance, la résilience et la capacité de transformer
Le secteur financier africain ne peut plus se limiter à “accompagner” la croissance ; il doit la fabriquer. Voici des leviers concrets et évaluables.
- Financer l'intra-africain (Trade Finance) : la croissance la plus “rapide” est souvent la plus proche
L'Afrique commerce encore beaucoup plus avec l'extérieur qu'avec elle-même, malgré son potentiel. Le financement du commerce (letters of credit, garanties, supply chain finance) est le carburant de l'intégration régionale : il réduit le risque perçu, débloque les flux, formalise les PME.
Indicateur de succès : hausse de la part de l'intra-africain, baisse des coûts de transaction, hausse du volume de garanties accordées aux PME exportatrices.
- Construire des “rails” de paiement régionaux : souveraineté et fluidité
Dans un monde de sanctions, de contrôles, et de fragmentation, la résilience passe par des circuits de paiement interopérables et régionaux, capables de soutenir les échanges sans friction.
Indicateur : réduction du temps de règlement transfrontalier, baisse des frais, augmentation du règlement en monnaies locales quand pertinent.
- Réallouer le capital vers la transformation (industrie, agro, santé, énergie)
Un continent qui exporte brut importe cher. Le secteur financier peut transformer la structure économique via :
- financements long terme adossés à des contrats d'achat
- instruments de partage de risque (garanties, blended finance)
- titrisation d'actifs productifs
- financement des infrastructures logistiques et énergétiques
Indicateur : hausse de la part manufacturière et agro-transformée dans les exportations, augmentation des investissements productifs.
- Protéger l'économie digitale : le cyber comme exigence prudentielle
Avec un coût moyen de brèche à 4,88 M$ au niveau mondial, la cyber-résilience devient une question de solvabilité et de continuité. Les banques et assurances doivent traiter le cyber comme :
- un risque opérationnel majeur
- un risque systémique (paiements, identité, marchés)
- un produit (cyber-assurance, services de prévention)
Indicateur : maturité cyber, réduction des pertes fraude, temps de rétablissement, couverture assurantielle.
- Gérer la pression de la dette : financer le futur sans asphyxier l'État
La contrainte est réelle : le ratio dette/PIB agrégé du continent a été estimé autour de 68,6% en 2023 dans une analyse d'Afreximbank. Plus la dette coûte cher, plus l'investissement public se contracte, et plus la croissance future se fragilise.
Le secteur financier peut aider via :
- restructurations ordonnées et transparence
- développement de marchés domestiques de capitaux
- instruments de financement d'infrastructure mieux calibrés
- mobilisation de l'épargne locale et diaspora
Indicateur : allongement des maturités, baisse du coût moyen, meilleure part de financement en monnaie locale.
Conclusion : l'Afrique n'a pas besoin d'un “retour” à la mondialisation, elle doit inventer la prochaine
La mondialisation a échoué parce qu'elle a confondu efficacité et résilience, croissance et dignité, ouverture et dépendance.
L'Afrique peut réussir là où le modèle ancien a échoué : construire une prospérité fondée sur la transformation locale, l'intégration régionale, la souveraineté numérique, la sécurité des flux — et une IA centrée sur l'humain.
Mais cela exige une décision collective : mettre la finance au service de l'économie réelle, et l'économie réelle au service de l'humain. Le futur n'appartiendra pas aux continents “les plus riches”. Il appartiendra à ceux qui auront su bâtir la confiance, la résilience, et la capacité de transformer.
Et sur ces trois terrains, l'Afrique peut devenir non pas un marché du futur, mais l'architecte du futur.
Ridha Meftah | Partner | Financial Services Leader
EY Tunisia
Publié le 16/02/26 14:45




