Par Salah AYARI
La réforme tunisienne du chèque, entrée en vigueur le 2 février 2025, a supprimé une pratique informelle : remettre un chèque destiné à être encaissé plus tard. Ce chèque ne servait pas seulement à payer, il accordait aussi un délai au client.
L'objectif de cet article est d'évaluer le crédit fournisseur ainsi supprimé, sans prétendre observer ce qui ne l'est pas. Les données de paiements montrent une baisse de 76,2 milliards de dinars du flux annuel de chèques, partiellement relayée par les lettres de change, les virements et les prélèvements.
Après ces reports, 26,7 milliards restent absents des circuits de paiement mesurés ; une correction exploratoire pour le RTGS situe ce résidu autour de 18,5 milliards. Ce chiffre n'est pas un encours de crédit détruit. Celui-ci dépend de la part des chèques qui portait réellement un délai et de la durée de ce délai, deux paramètres non observés. Nous les traitons par bornes et scénarios déterministes.
Selon les hypothèses retenues, la part créditée du flux 2024 se situe entre 15,6 % et 58,8 %. L'article ne propose donc pas un chiffre unique, mais des cartes de résultats et les données nécessaires pour les resserrer.
Réforme du chèque et crédit fournisseur
La loi no 41-2024 du 2 août 2024, entrée en vigueur le 2 février 2025, a profondément modifié l'usage du chèque en Tunisie. Avant la réforme, une entreprise pouvait remettre à son fournisseur un chèque en convenant qu'il ne serait présenté que plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard. Juridiquement, le chèque restait un moyen de paiement ; économiquement, il fonctionnait aussi comme un crédit accordé par le fournisseur.
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Prenons une facture de 20 000 dinars payable en quatre échéances mensuelles de 5 000 dinars, garanties par quatre chèques. Au départ, le fournisseur finance son client à hauteur de 20 000 dinars ; après chaque règlement, l'exposition restante passe successivement à 15 000, 10 000 puis 5 000 dinars. Si, après la réforme, les mêmes échéances sont réglées par virement grâce à un découvert bancaire, la transaction n'a pas disparu.
En revanche, le crédit du fournisseur a été remplacé par du crédit bancaire. Si elles sont matérialisées par des lettres de change, le crédit interentreprises subsiste sous une autre forme. La question n'est donc pas seulement : où sont passés les paiements ? Elle est aussi : quel stock de financement les chèques différés portaient-ils, et par quoi a-t-il été remplacé ?
Ce que montrent directement les données
Les agrégats de paiements télécompensés et les tableaux par palier fournis par la Banque centrale de Tunisie permettent une réconciliation comptable entre 2024 et 2025. Le flux annuel de chèques recule de 76,2 milliards de dinars. Sur la même période, les lettres de change augmentent de 20,27 milliards, les virements de 23,65 milliards et les prélèvements de 5,54 milliards.
Table 1 – Réconciliation des flux télécompensés entre 2024 et 2025
La ventilation par montant montre où ces déplacements se produisent. Elle est reconstruite à partir des répartitions et des variations publiées par instrument, elle décrit des masses agrégées et non le parcours de chaque transaction.
Table 2 – Répartition par palier de la variation des flux télécompensés (MDT)
La concentration est forte. Les chèques de plus de 50 000 dinars ne représentent qu'environ 184 470 opérations disparues, mais 38,5 milliards de dinars, soit la moitié de la baisse en valeur. Les instruments compensés n'en reprennent qu'environ 15,9 milliards dans ce palier.
À l'inverse, le palier de 10 000 à 50 000 dinars est presque entièrement compensé dans la reconstruction agrégée. Ce bouclage ne prouve toutefois pas que les mêmes entreprises ont changé d'instrument.
Pourquoi intégrer ces instruments ?
Les instruments n'entrent pas tous dans le calcul pour la même raison. La lettre de change, tirée par le fournisseur et acceptée par le client, maintient un paiement à échéance et donc un crédit interentreprises, sauf si elle est escomptée par une banque.
Le virement et le prélèvement règlent la transaction sans révéler son mode de financement ; ils servent ici à repérer les paiements qui ont changé de canal, non à mesurer un crédit de remplacement.
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Les espèces ne passent pas par la télécompensation et leur valeur annuelle n'est pas déduite du stock de billets en circulation. Elles restent une destination possible, surtout sous 5 000 dinars, mais ne sont pas chiffrables par palier.
Le découvert ne figure pas davantage dans le tableau : il finance éventuellement un règlement, sans en être le canal. Son évolution est donc étudiée séparément à la section 6.
Du résidu comptable à la sensibilité RTGS
Après les reports observés, le résidu annuel dans la télécompensation vaut :
R0 = −76,198 + 20,269 + 23,654 + 5,540 = −26,735 Md TND (1)
Ce résidu peut surestimer les paiements disparus si des gros chèques ont migré vers le RTGS, qui traite notamment des virements de montant élevé hors télécompensation. Entre 2024 et 2025, les participants au RTGS enregistrent 65 517 opérations supplémentaires, contre environ 184 470 chèques de plus de 50 000 dinars disparus.
Dans une correspondance d'une opération pour un chèque, le RTGS ne peut donc en reprendre au maximum que 65 517/184 470 = 35,5 % en nombre.
La hausse brute de la valeur RTGS n'est pas attribuée directement aux anciens chèques : elle comprend des opérations sans rapport avec la réforme. Le test utilise donc d'abord le nombre d'opérations supplémentaires, puis valorise seulement la part que les scénarios attribuent à une migration des chèques.
Notons ρ la part des 65 517 opérations nouvelles effectivement issue d'anciens chèques et T leur montant moyen, en milliers de dinars. La valeur réattribuée au RTGS et le résidu corrigé sont :
MRT GS = ρ × 65 517 × T 1 000 , R = R0 + MRT GS, (2) en millions de dinars
À titre central, ρ = 0,65 et T = 194 donnent MRT GS = 8,263 milliards et R = −18,472 milliards de dinars.
Table 3 – Éléments du test de migration vers le RTGS
La figure 1 répète ce calcul 200 000 fois avec ρ ∼ Tri(0,30; 0,65; 1) et T ∼ Tri(150; 194; 240) kTND. Le ticket modal de 194 kTND vient de la note initiale, le support 150–240 kTND contient aussi le ticket de 208,7 kTND reconstruit avec les données par palier. Les valeurs de ρ sont des scénarios bas, central et maximal, sans calibration empirique.
La simulation ne crée donc pas un intervalle de confiance : elle propage ces deux hypothèses de sensibilité. Sa médiane est −18,5 milliards et ses quantiles P10 et P90 sont respectivement −21,0 et −15,8 milliards de dinars.
Figure 1 – Histogramme des 200 000 résidus corrigés du RTGS. Les traits indiquent la médiane, P10, P90 et le cas maximal conditionnel à un ticket de 194 kTND. Il s'agit d'une sensibilité aux hypothèses sur ρ et T, non d'une distribution empirique ni d'un intervalle de confiance.
Les −18,5 milliards représentent un flux annuel de paiements qui n'apparaît pas dans les canaux mesurés après correction exploratoire pour le RTGS. Il peut correspondre à des transactions abandonnées, informelles, réglées en espèces, transférées vers un canal non observé ou financées autrement. Ce n'est pas un stock de crédit fournisseur.
Pourquoi le crédit détruit n'est pas directement observable
Le résidu de 18,5 milliards et le crédit fournisseur détruit diffèrent par leur nature. Le premier additionne sur une année la valeur faciale de paiements non retrouvés. Le second est le montant moyen que les fournisseurs finançaient à une date donnée.
Une transaction comptée dans le résidu peut avoir été abandonnée, réglée hors du périmètre ou payée comptant ; elle ne portait pas nécessairement un délai fournisseur. Inversement, un ancien chèque à crédit remplacé par un virement apparaît comme un paiement repris dans le tableau, alors que le délai fournisseur a pu disparaître et être remplacé par un découvert bancaire.
Même dans le cas extrême où les 18,5 milliards seraient tous des paiements à crédit, ils ne formeraient pas un encours de 18,5 milliards. Avec un délai moyen de deux mois, un flux annuel régulier de 18,5 milliards correspondrait approximativement à 18,5 × 2/12 = 3,08 milliards d'encours moyen. Cette illustration ne constitue pas l'estimation retenue : elle montre pourquoi une durée est indispensable à la conversion d'un flux en stock.
Notons C24 le flux de chèques en 2024, X la part de ce flux qui portait un délai, dch la durée moyenne de ce délai, LCt le flux de lettres de change et dlc leur durée moyenne. Sous l'hypothèse que le chèque post-réforme ne porte plus de différé, l'encours de crédit fournisseur s'écrit approximativement :
E2024 = XC24 dch 12 + LC2024 dlc 12 , E2025 = LC2025 dlc 12 (3)
Nous exprimons le résultat comme une destruction positive :
D = E2024 − E2025 = XC24dch − ∆LC dlc 12 (4)
Si D > 0, du crédit fournisseur a été détruit net de la reprise par les traites. Si D < 0, les hypothèses impliquent une création nette. Cette dernière possibilité est jugée économiquement peu plausible et sert de filtre de cohérence, non de résultat privilégié.
Le problème est que X, dch et dlc ne sont pas observés. Une équation ne permet pas d'identifier trois inconnues. Tirer ces durées au hasard donnerait une médiane précise en apparence, mais entièrement déterminée par les distributions choisies. Nous préférons l'identification partielle : montrer toutes les valeurs compatibles avec des hypothèses annoncées.
Une estimation ponctuelle demanderait au minimum les informations suivantes :
Table 4 – Informations nécessaires pour identifier le crédit fournisseur détruit
Les données agrégées actuelles encadrent X par palier et permettent des scénarios sur les durées ; elles n'observent ni les accords de différé ni les trajectoires individuelles nécessaires à une estimation unique.
Des bornes par palier plutôt qu'un faux chiffre précis
Pour chaque palier p, notons C24,p le flux de chèques 2024, Lp le gain de lettres de change et Pp la perte de chèques. La part créditée wp est encadrée conditionnellement par :
Lp C24,p ≤ wp ≤ Pp C24,p . (5)
La borne basse suppose que toute la hausse des traites du palier remplace d'anciens chèques à crédit du même palier. La borne haute suppose que le flux des chèques à paiement immédiat n'a pas augmenté. Après pondération par la valeur des chèques, l'ensemble sans restriction de forme est :
15,63 % ≤ X ≤ 58,76 %.
Le ratio Lp/Pp ne doit pas être utilisé comme borne basse de wp : il mesure la part de la disparition des chèques reprise par les traites, avec un autre dénominateur. Mélanger ces deux ratios produirait une précision artificielle.
Quatre scénarios lisibles
Les commentaires qualitatifs de la BCT suggèrent des formes possibles sans mesurer directement les wp. Nous retenons quatre familles :
- Sans forme : chaque palier reste dans ses bornes propres.
- Croissant jusqu'à 10 000 dinars : la part créditée augmente sur les petits et moyens montants ; les deux paliers supérieurs restent libres.
- En cloche : la part augmente jusqu'à 5 000–10 000 dinars puis diminue, conformément à une lecture plus forte des substitutions décrites par la BCT.
- Migration vers les traites : une fraction commune q des anciens chèques à crédit devient une lettre de change. Trois valeurs illustratives sont retenues : 100 %, 75 % et 50 %.
Table 5 – Part créditée agrégée selon les scénarios
Les trois premiers scénarios sont des ensembles : ils ont une borne basse et une borne haute. Le quatrième donne trois points conditionnels à q. Aucun de ces résultats n'est une estimation ponctuelle de la vérité.
Une création nette étant jugée peu plausible, les figures hachurent les cellules où D < 0. La condition de cohérence D ≥ 0 impose dch ≥ (15,63 %/X)dlc. Si la traite moyenne dure trois mois, le différé-chèque doit avoir duré au moins trois mois sous q = 100 %, 2,25 mois sous q = 75 % et 1,5 mois sous q = 50 %.
Figure 2 – Scénario sans forme. La ligne noire sépare destruction et création, les
cellules hachurées impliquent une création nette jugée peu plausible
Figure 3 – Scénario croissant jusqu'à 10 000 dinars
Figure 4 – Scénario en cloche. La restriction resserre surtout la borne haute
Figure 5 – Scénarios de migration vers les lettres de change. Plus q est faible, plus le
volume initial de chèques à crédit nécessaire pour expliquer la hausse des traites est
élevé
Le découvert comme substitution possible
Le découvert n'est pas un moyen de paiement, mais une ligne de financement bancaire. La banque fixe un plafond ; à chaque virement, prélèvement ou autre débit qui porte le compte sous zéro, l'entreprise tire sur cette ligne.
L'encours utilisé augmente alors, puis diminue lorsque des recettes créditent le compte. Ce système de tirage explique pourquoi un paiement par virement peut masquer un changement de financeur : le fournisseur n'accorde plus le délai, la banque avance les fonds.
Les données donnent un signal marqué. Le découvert progresse de 12,8 % durant le trimestre de la réforme et de 27,8 % sur deux ans et demi, contre 7,3 % pour le crédit total sur cette dernière période. Entre 2024 et 2025, son encours augmente de 804 millions de dinars.
Cette accélération est cohérente avec un report du crédit fournisseur vers les banques, mais sa concomitance ne suffit pas à établir que la réforme en est la cause : activité, prix et tensions générales de trésorerie peuvent aussi accroître le recours au découvert.
La hausse des crédits à l'économie entre 2024 et 2025 est de 3,277 milliards de dinars et inclut déjà ces 804 millions de découvert ; les additionner compterait deux fois le même financement.
La microfinance augmente séparément de 406 millions. Faute de contrefactuel causal, l'analyse attribue entre 0 % et 100 % de cette enveloppe à la réforme. Surtout, elle compare des encours moyens de financement à des encours de crédit fournisseur, jamais le flux annuel des virements à un stock de découvert.
Limites et données nécessaires
- Parts et durées non observées. La part des chèques utilisés comme garantie, la durée du différé et l'échéance moyenne des traites ne sont pas mesurées.
- Contrefactuel provisoire. Le niveau 2024 représente le monde sans réforme. Une série courte ne permet pas d'isoler parfaitement réforme, conjoncture, inflation et croissance.
- Attribution des substitutions. Une hausse des traites dans un palier ne prouve pas que les mêmes entreprises y ont remplacé leurs chèques.
- Périmètre incomplet. Espèces, adaptations bilatérales, paiements informels et certains virements hors périmètre restent invisibles.
- RTGS exploratoire. La distribution utilisée traduit des hypothèses sur la migration et le ticket, pas une loi estimée dans les données.
Les priorités empiriques sont donc celles du tableau 4. Ces informations réduiraient réellement l'incertitude ; davantage de simulations Monte Carlo ne le ferait pas.
Conclusion
La réforme a produit une rupture majeure dans les paiements : 76,2 milliards de dinars de chèques ont disparu du flux annuel, et environ 18,5 milliards de paiements restent sans canal mesuré dans la sensibilité RTGS centrale.
Ce dernier montant est un flux annuel de transactions, dont une partie seulement pouvait porter un délai. Il ne devient un encours qu'après identification de cette part et multiplication par la durée moyenne du délai rapportée à douze mois. L'encours dépend d'un usage informel jamais mesuré et de deux durées inconnues.
Le résultat scientifiquement défendable n'est donc pas un chiffre unique. C'est un ensemble conditionnel, représenté par des grilles qui permettent à chaque hypothèse d'être discutée. Cette conclusion est moins spectaculaire qu'une estimation ponctuelle, mais elle est plus utile : elle montre précisément ce que les données établissent, ce qu'elles suggèrent et ce qu'il reste à mesurer.
Publié le 04/09/26 11:23




