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Réforme du chèque : Le risque n'a pas disparu, il a changé d'adresse

 

Par Salah AYARI

 

La réforme du chèque du 2 février 2025 avait un objectif clair : en finir avec les chèques sans provision. Sur ce point, elle a réussi. Mais les mauvais payeurs n'ont pas disparu avec le chèque. Ils ont changé d'instrument.

Mission accomplie

Le taux de rejet des chèques, mesuré en montant, raconte une histoire nette. Le pic de 2025 était mécanique : le temps que les chèques émis sous l'ancien régime arrivent à présentation. Une fois ce stock purgé, le taux retombe nettement sous son niveau d'avant la réforme. Sur la période observée, le chèque tunisien n'a jamais été aussi peu rejeté.

 

Période

Taux de rejet (montant)

S1 2024

2,33 %

T1 2025 (pic)

7,20 %

S1 2025

5,20 %

S1 2026

1,70 %

 

Le bénéficiaire d'un chèque est donc mieux protégé qu'avant. C'est exactement ce que la réforme cherchait.

Pour l'émetteur, en revanche, les données montrent une contrainte plus forte sur l'usage du chèque. Elles ne montrent pas une amélioration de sa situation économique. Il doit désormais mobiliser sa trésorerie immédiatement, tirer sur son découvert, ou négocier autre chose.

Moins de rejets, ou moins de chèques ?

Un taux de rejet, c'est un rapport. Et le dénominateur s'est effondré : le chèque a perdu 69 % de ses opérations.

Ceux qui ne pouvaient pas provisionner un chèque ne sont pas devenus solvables du jour au lendemain. Ils ont simplement cessé d'utiliser le chèque. Et l'instrument vers lequel ils se sont tournés, c'est la lettre de change.

 

Lire aussi : La réforme du chèque en Tunisie a-t-elle détruit le crédit fournisseur ?

 

La traite échoue beaucoup plus souvent que le chèque. Elle échouait déjà avant la réforme, autour de 8,2 à 8,8 %. Elle atteint 9,5 % au premier semestre 2026, son plus haut niveau.

Et voici le chiffre qui tranche : si l'on sépare le flux entré depuis la réforme de celui qui préexistait, le nouveau flux échoue à 11,3 %, contre 8,2 % pour l'ancien. Ce n'est pas la même population de payeurs. Le risque qui a quitté le chèque est bien celui que l'on retrouve dans la traite.

La photographie du premier semestre 2026 est sans ambiguïté :

Instrument

Évolution du montant

Taux de rejet

Chèques

−12,5 %

1,7 %

Lettres de change

+9,7 %

9,5 %

Prélèvements

+10,6 %

7,1 %

Virements

+8,4 %

0,1 %

L'instrument qui recule est celui qui rejette le moins. Celui qui progresse le plus fortement est celui qui rejette le plus.

La mécanique est cohérente. Le chèque réformé impose une exigence de provision. L'acceptation d'une lettre de change, elle, ne garantit rien sur les fonds disponibles à l'échéance.

Le système paie plus d'impayés qu'avant

Le déplacement n'est pas neutre. Il coûte plus cher. Sous réserve que les montants télécompensés constituent bien l'assiette des taux, l'ordre de grandeur des rejets est le suivant :

Instrument

2024

2025

Virements

0,06 Md

0,08 Md

Prélèvements

1,64 Md

2,03 Md

Chèques

3,24 Md

1,76 Md

Lettres de change

2,78 Md

4,77 Md

Total indicatif

7,72 Md

8,64 Md

Les rejets de chèques auraient reculé d'environ 1,48 Md TND. Ceux des lettres de change auraient progressé d'environ 1,99 Md. Le gain obtenu sur le chèque est donc plus que compensé par la dégradation sur les instruments de substitution.

Résultat : la valeur des paiements qui échouent augmente d'environ 12 %, alors même que le volume total des paiements recule de 11 %. Le taux d'échec du système passe de 3,15 % à 3,96 %, et se maintient à 3,92 % au premier semestre 2026.

Un chiffre résume la nouvelle géographie du risque : la lettre de change porte aujourd'hui un quart des paiements compensés, mais 62 % de tous ceux qui échouent.

L'asymétrie que personne n'avait tarifée

À cela s'ajoute une différence juridique décisive. Un chèque impayé exposait son émetteur à des poursuites pénales. C'était, en pratique, le véritable levier de recouvrement du fournisseur : la menace comptait autant que la procédure.

Une traite impayée n'ouvre qu'une procédure civile plus lente, plus coûteuse et moins dissuasive. Le fournisseur se retrouve donc dans la pire configuration : davantage d'impayés, avec moins de moyens de les récupérer.

 

Lire aussi : Adieu le chèque, bonjour le virement : Le grand basculement des paiements en Tunisie

 

La réforme n'a pas supprimé le risque de paiement. Elle l'a trié, déplacé vers un autre instrument, et rendu plus difficile à faire valoir.

L'autre moitié du problème : le financement

Car le chèque ne servait pas seulement à régler une facture. Il servait aussi à payer plus tard. Un grossiste livre de la marchandise à un commerçant qui n'a pas la trésorerie aujourd'hui, mais qui aura vendu son stock dans deux mois.

Le commerçant signe un chèque, et les deux conviennent que le grossiste ne le présentera pas avant 60 ou 90 jours. Sur le papier, c'est un paiement. En pratique, le fournisseur avance la marchandise et accorde un financement.

Entre 2024 et 2025, le flux annuel de chèques a chuté de 76,2 milliards de dinars.

Instrument

Variation

(Milliard de dinars)

Chèques

−76,2

Lettres de change

+20,3

Virements

+23,7

Prélèvements

+5,5

Résidu hors circuits télécompensés observés

-26,7

 

Les hausses totalisent 49,5 milliards, soit 64,9 % de la baisse. Restent 26,7 milliards qui ne se retrouvent pas dans les circuits télécompensés.

Un trou dans l'observation, ou dans l'économie ?

Ce résidu est d'abord un trou dans l'observation, pas nécessairement un trou dans l'économie. Une partie de ces flux a pu emprunter des circuits qui échappent à la mesure sans que la transaction correspondante ait été annulée.

Une analyse exploratoire permet de corriger le résidu de ces effets. Dans le scénario central, il se réduit à environ 18,5 milliards de dinars.

C'est le chiffre à retenir. Dix-huit milliards et demi de flux que l'on ne sait aujourd'hui ni tracer, ni expliquer.

Combien de crédit était en jeu ?

Avant de chercher où ce financement est passé, il faut savoir combien il pesait. C'est ce que l'analyse permet pour la première fois de chiffrer.

Selon les hypothèses retenues, la part du flux de chèques de 2024 qui portait effectivement un délai de paiement, donc du crédit fournisseur, se situe entre 15,6 % et 58,8 %.

La fourchette est large: elle traduit honnêtement ce que les données permettent d'affirmer. Mais même sa borne basse porte sur des sommes considérables. Et elle mesure la fonction de financement portée par les chèques avant la réforme. Elle ne mesure pas la part de crédit ensuite détruite.

Quatre chemins possibles, et ce que les données en disent

Quand un fournisseur perd l'outil qui lui permettait d'accorder un délai, quatre trajectoires s'ouvrent. Trois sont bénignes. La quatrième ne l'est pas.

  1. Le crédit change d'habillage

La lettre de change fait le même travail, en plus formel. C'est la seule substitution directement compatible avec le maintien d'un délai fournisseur.

Sa hausse de 20,3 milliards ne couvre pourtant que 26,6 % de la baisse des chèques. Ce chemin existe et il est documenté. Mais il absorbe à peine plus d'un quart du choc.

  1. La banque prend le relais

Le client se finance auprès de sa banque, puis règle par virement. Un indicateur va dans ce sens : l'encours de découvert bancaire augmente de 804 millions de dinars entre 2024 et 2025. Il progresse de 12,8 % sur le seul trimestre de la réforme, et de 27,8 % sur deux ans et demi, contre 7,3 % pour l'ensemble du crédit sur la même période.

Cette accélération est compatible avec une reprise par les banques d'une partie du financement auparavant assuré par les fournisseurs.

Compatible, mais pas démonstrative. L'activité, les prix et les tensions générales de trésorerie poussent eux aussi au découvert. La corrélation existe ; la causalité reste à établir.

  1. Le comptant s'impose

Espèces ou autre circuit, mais plus de délai. Là encore, un signal existe : les espèces en circulation ont progressé jusqu'à atteindre 30 milliards de dinars fin août 2026, un point haut.

Ce chemin a un coût pour le client, qui doit mobiliser sa trésorerie immédiatement. Il a aussi un coût pour la mesure : ce qui se règle en espèces sort du champ observé.

  1. La transaction se réduit, ou n'a pas lieu

Faute de financement, l'affaire est revue à la baisse ou abandonnée.

Cette hypothèse-là ne laisse aucune trace. Elle ne produit ni flux, ni rejet, ni statistique. C'est précisément ce qui la rend impossible à écarter, et impossible à confirmer.

Les données disponibles ne permettent pas de répartir la baisse entre ces quatre chemins. Le crédit fournisseur réellement disparu, ou non remplacé, n'est pas directement observable.

Le double bilan

La réforme a atteint son objectif : le chèque est devenu un instrument sûr. Mais elle produit deux effets qui n'étaient pas au programme.

Premier effet, mesurable : le risque d'impayé n'a pas été éliminé, il a été transféré vers un instrument dont le taux de rejet atteint 9,5 %, contre 1,7 % pour le chèque aujourd'hui, et qui se recouvre moins bien, faute de levier pénal. Le montant total des paiements qui échouent a augmenté d'environ 12 % pendant que les paiements reculaient de 11 %.

Second effet, invisible : environ 18,5 milliards de dinars de flux sortis du champ observé. Une partie a pu être reprise par la traite, par le découvert bancaire ou par le comptant. Chacun de ces relais laisse une trace, et chacune de ces traces existe. Aucune n'est assez large pour tout absorber, et aucune n'exclut la quatrième hypothèse : des transactions qui, faute de financement, n'ont simplement plus lieu.

Sécuriser un instrument n'équivaut pas à sécuriser un système de paiement. C'est cet écart qu'il faut maintenant mesurer.

 

Publié le 08/09/26 09:08

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