ilboursa arabic version ilboursa

Les « grosses fortunes » tunisiennes face au miroir international : Mythe ou réalité ?

ISIN : TN0009050014 - Ticker : PX1
La bourse de Tunis Ouvre dans 62h15min

 

Par Dr. Anis Wahabi

Expert-comptable

 

Une conviction est solidement ancrée dans l'opinion tunisienne : il existerait, dans le pays, des " grosses fortunes ", des familles richissimes accusées de confisquer la rente économique nationale.

Cette perception nourrit un climat de suspicion permanente à l'égard des chefs d'entreprise, entretenu par le discours politique, une partie des médias et les réseaux sociaux.

Or, dès que l'on confronte cette représentation aux classements internationaux les plus rigoureux (Forbes, Bloomberg, UBS, Henley & Partners) le constat est sans appel : il n'existe, à l'échelle mondiale et même régionale, aucune véritable grande fortune tunisienne.

Cet article propose de vérifier cette thèse à partir de sources vérifiables, de la situer dans son contexte régional africain et maghrébin, puis d'en tirer les enseignements en matière de politique publique.

1. Ce que disent les classements internationaux

1.1 Le classement Forbes des milliardaires : la Tunisie absente

Le classement Forbes " World's Billionaires " 2026 recense 3 428 milliardaires dans le monde, pour une fortune cumulée de 20,1 trillions de dollars. Aucun Tunisien n'y figure, comme c'est le cas chaque année depuis la création du classement en 1987.

Le constat est identique à l'échelle continentale. Le classement Forbes Africa des milliardaires 2026 dénombre 23 milliardaires africains, pour une fortune cumulée de 126,7 milliards de dollars (+21 % en un an).

Leur répartition par pays est la suivante : l'Afrique du Sud arrive en tête avec 7 milliardaires, suivie de l'Égypte (5), du Nigeria (4) et du Maroc (3) ; l'Algérie, la Tanzanie et le Zimbabwe en comptent chacun un. La Tunisie : zéro. (Sources : Forbes, " The World's Billionaires 2026 ", Forbes Africa, " 2026 Africa's Richest People " (mars 2026).

1.2 Le Bloomberg Billionaires Index confirme l'absence tunisienne

Le Bloomberg Billionaires Index, qui suit les 500 plus grandes fortunes mondiales, ne compte qu'un nombre restreint d'Africains, au premier rang desquels le Nigérian Aliko Dangote, avec environ 30 milliards de dollars, ainsi que des personnalités d'Afrique du Sud et d'Égypte.

La Tunisie en est totalement absente, ce qui confirme que les grandes fortunes africaines demeurent concentrées dans un petit nombre d'économies plus intégrées à la mondialisation financière. (Source : Bloomberg Billionaires Index, édition 2025-2026).

1.3 Les rapports sur les grandes fortunes (HNWI) : même absence

Le Henley Private Wealth Migration Report 2025 et l'Africa Wealth Report 2025 (Henley & Partners) analysent la mobilité et la concentration des détenteurs de patrimoines supérieurs à un million de dollars (HNWI) sur le continent.

Le Maroc y figure parmi les cinq premiers pays africains en nombre de millionnaires, avec environ 6 800 individus disposant d'un actif net supérieur à un million de dollars, devançant même l'Afrique du Sud comme destination d'accueil de fortunes internationales.

 

Lire aussi : Impôt sur la fortune : Enjeux théoriques, expériences internationales et perspectives pour la Tunisie

 

La Tunisie, elle, est purement et simplement absente de ces radars, ni comme pays d'accueil, ni comme pays d'origine de flux significatifs. Le pays comptait pourtant, selon d'anciennes estimations datant de 2013, plus de 6 500 millionnaires, ce stock semble s'être érodé ou être devenu statistiquement invisible faute d'être suivi par les cabinets spécialisés faute d'un marché de gestion de fortune structuré.

(Source : Henley Private Wealth Migration Report 2025 ; Africa Wealth Report 2025 ; AllAfrica, " Maroc — destination privilégiée des millionnaires en 2025, la Tunisie cherche sa place ", 9 juillet 2025).

2. Le paradoxe tunisien : des " riches " locaux, pas de véritables fortunes

Les listes consacrées aux " hommes d'affaires les plus riches de Tunisie ", publiées par différents médias spécialisés, permettent surtout de mesurer l'écart avec les standards régionaux et mondiaux.

Les patrimoines tunisiens les plus élevés identifiés par ces sources restent généralement concentrés dans quelques activités domestiques (banque, distribution, industrie, services ou immobilier) et se situent, selon les estimations disponibles, dans une fourchette de quelques dizaines à quelques centaines de millions de dollars.

Ces montants, significatifs à l'échelle tunisienne, sont sans commune mesure avec les grandes fortunes régionales : Aziz Akhannouch et Othman Benjelloun au Maroc, Issad Rebrab en Algérie, ou les familles Sawiris et Mansour en Égypte, évoluent tous dans une classe de patrimoine supérieure d'un ou deux ordres de grandeur.

La première fortune tunisienne équivaut ainsi à environ 1 % de la première fortune nigériane (Dangote, 28,5 milliards de dollars) et à moins de 2 % de la première fortune marocaine identifiée par Forbes.

(Sources : médias économiques spécialisés et estimations fondées sur les données de marché disponibles à la Bourse de Tunis).

3. Comparaison chiffrée : Tunisie et pays de la région

Pays

Milliardaires (Forbes 2026)

1ère fortune (USD)

Secteur dominant

Afrique du Sud

7

16,1 Md$ (J. Rupert)

Luxe, mines, banque

Égypte

5

9,6 Md$ (N. Sawiris)

BTP, industrie

Nigeria

4

28,5 Md$ (A. Dangote)

Ciment, raffinage

Maroc

3

~1,3 Md$ (A. Sefrioui)

Immobilier, BTP

Algérie

1

3,6 Md$ (I. Rebrab)

Agroalimentaire

Tunisie

0

≈ 0,3-0,35 Md$

Distribution, banque, auto

Tableau 1 — Milliardaires et première fortune nationale, comparaison régionale (données Forbes Africa Billionaires 2026, prix au 1er mars 2026 ; estimation de marché pour la Tunisie).

 

Lire aussi : Pour un système fiscal plus juste : Le droit à l'erreur

 

Ce tableau appelle deux remarques. D'abord, la hiérarchie régionale ne suit pas strictement la taille des économies : le Maroc, dont le PIB est comparable à celui de l'Algérie et supérieur à celui de la Tunisie sans lui être disproportionné, produit trois milliardaires quand la Tunisie n'en produit aucun.

Ensuite, l'écart n'est pas seulement quantitatif mais qualitatif : les fortunes marocaines, égyptiennes ou nigérianes se sont internationalisées : cotations sur plusieurs bourses, actifs en Europe ou aux États-Unis, participations dans des groupes mondiaux (Adidas, Aston Villa, Richemont), alors que les patrimoines tunisiens restent, pour l'essentiel, cantonnés au marché domestique et à la Bourse de Tunis, dont la capitalisation totale demeure très inférieure à celle des places casablancaise ou égyptienne.

4. Pourquoi cet écart ? Quelques facteurs structurels

Plusieurs facteurs structurels peuvent expliquer ce décalage entre la perception locale de la richesse en Tunisie et l'absence de véritables grandes fortunes tunisiennes dans les classements internationaux :

  • Un contrôle des changes parmi les plus rigides de la région, qui limite la capacité des entrepreneurs tunisiens à investir, se coter ou lever des capitaux à l'international, et donc à atteindre l'échelle qui transforme un patrimoine national en fortune régionale ou mondiale.
  • Une Bourse de Tunis de taille réduite, peu liquide, avec un nombre limité d'introductions en bourse majeures depuis quinze ans, contrairement à la Bourse de Casablanca ou à l'Egyptian Exchange.
  • Un climat des affaires marqué par l'instabilité réglementaire et fiscale depuis 2011, qui décourage l'investissement de long terme et pousse une partie des capitaux et des compétences vers l'étranger.
  • Un climat social et politique de suspicion structurelle à l'égard de la réussite entrepreneuriale, où l'enrichissement est spontanément associé à la rente, à la corruption ou à la proximité avec le pouvoir plutôt qu'à la création de valeur . Il s'agit d'un héritage direct de l'expérience des régimes pré révolution, dont les souvenirs continuent de peser sur la perception collective de toute grande réussite économique.

 

5. Conclusion : sortir de la diabolisation, construire des champions nationaux

Les chiffres sont sans ambiguïté : il n'existe pas, en Tunisie, de fortune comparable à celles que produisent le Maroc, l'Algérie, l'Égypte ou le Nigeria, et a fortiori les grandes économies mondiales.

Le fantasme d'oligarques tunisiens richissimes, souvent instrumentalisé dans le débat public, ne résiste pas à l'examen des classements internationaux les plus rigoureux. Ce constat devrait conduire à un changement de logiciel collectif.

Continuer à traiter la réussite entrepreneuriale comme suspecte par nature revient à priver le pays de la seule dynamique susceptible de créer massivement emplois, exportations et recettes fiscales : l'émergence d'acteurs privés de taille critique, capables de rivaliser à l'échelle régionale puis internationale.

Il ne s'agit pas de tolérer la rente ou les pratiques de connivence, qui ont, historiquement, terni l'image de l'entrepreneuriat tunisien, mais précisément de les combattre par la transparence et la concurrence, pour libérer l'énergie entrepreneuriale légitime qu'elles étouffent aujourd'hui par amalgame.

Cela suppose des choix de politique publique assumés : une libéralisation progressive et maîtrisée du contrôle des changes, un accès facilité aux marchés de capitaux internationaux pour les entreprises tunisiennes, une fiscalité stable et prévisible sur plusieurs cycles électoraux, une politique active de soutien à l'internationalisation des groupes tunisiens (à l'image de ce que le Maroc a mis en place pour ses champions bancaires et industriels en Afrique de l'Ouest), et un discours politique qui cesse d'opposer par principe réussite individuelle et intérêt collectif.

Sans champions nationaux capables de peser au-delà des frontières tunisiennes, le pays continuera d'exporter ses talents plutôt que ses produits et de s'interroger, chaque année, sur l'absence de son nom dans les classements internationaux.

 

Sources principales

  • Forbes, " The World's Billionaires ", édition 2026.
  • Forbes Africa, " 2026 Africa's Richest People ", mars 2026.
  • Bloomberg Billionaires Index, 2025-2026.
  • Henley & Partners, " Private Wealth Migration Report 2025 " et " Africa Wealth Report 2025 ".
  • UBS, " Global Wealth Report 2026 ", juin 2026.
  • Africa, " The richest people on the Tunis Stock Exchange " et " Ten ultra-wealthy Tunisian tycoons you've never heard of ".
  • AllAfrica, " Afrique du Nord : Maroc — destination privilégiée des millionnaires en 2025, la Tunisie cherche sa place ", 9 juillet 2025.

 

Publié le 21/08/26 08:33

SOYEZ LE PREMIER A REAGIR A CET ARTICLE

Pour poster un commentaire, merci de vous identifier.

xpuVrQnF_BOs03yGItkTTYpo8xOXhKODcBRLfM1UrgE False