En Tunisie, le débat sur l'avenir économique du pays est permanent. Croissance, investissements, emploi… chacun suit les annonces et les réformes, mais peu perçoivent une direction claire. Les citoyens comme les acteurs économiques ressentent souvent un manque de repères, une absence de vision capable de donner du sens aux initiatives et de fédérer autour d'un projet commun.
Depuis plus de dix ans, les plans se succèdent, les lois de finances s'accumulent et les ajustements se multiplient. Pourtant, aucune grande idée structurante ne semble émerger, capable de transformer ces efforts en une stratégie cohérente et durable pour le pays.
Dans cet entretien, Abdelkader Boudriga, académicien et expert financier, livre une lecture critique des choix actuels, plaide pour un changement d'approche privilégiant la qualité des investissements et la cohérence des réformes, et appelle à repenser le modèle économique tunisien autour d'une prospérité plus durable et mieux partagée.
Propos recueillis par Omar EL Oudi
Comment évalueriez-vous le climat des affaires en Tunisie aujourd'hui ?
Un climat des affaires performant constitue l'un des fondements essentiels d'une croissance durable, d'une prospérité partagée et d'une productivité économique soutenue. Son évaluation repose sur un ensemble de déterminants structurels : l'accès au financement, l'efficacité logistique, la fluidité des procédures administratives, la clarté et la prévisibilité du cadre fiscal, ainsi que la capacité à créer, développer et faire grandir une entreprise dans un environnement stable et lisible.
En Tunisie, des marges d'amélioration importantes subsistent sur l'ensemble de ces composantes. Elles concernent particulièrement la manière dont les activités économiques sont encadrées et accompagnées, avec un impact plus marqué sur les petites et moyennes entreprises, qui demeurent aujourd'hui les plus exposées aux contraintes du cadre existant.
Cette réalité s'explique par le fait que l'effet du climat des affaires n'est jamais neutre. Lorsqu'il est contraignant, il pèse de façon disproportionnée sur les petites structures. Une grande entreprise dispose généralement des ressources humaines, juridiques et financières lui permettant d'absorber la complexité administrative. La PME, en revanche, a besoin de simplicité, de rapidité et de lisibilité pour se concentrer sur l'essentiel : produire, innover, investir et créer de l'emploi. Un climat des affaires efficace est donc avant tout un climat qui libère l'énergie entrepreneuriale et permet aux PME de jouer pleinement leur rôle de moteur de la croissance.
C'est précisément pour cette raison qu'il faut mesurer l'ampleur du potentiel d'amélioration. Simplifier les procédures, rationaliser les règles, renforcer l'efficacité des services publics et accélérer la digitalisation ne relèvent pas de simples ajustements techniques. Ce sont des choix structurants, capables de transformer en profondeur la relation entre l'entreprise et l'administration et de créer un environnement plus fluide, plus réactif et plus compétitif.
À travers ces réformes, le climat des affaires peut ainsi devenir un véritable projet collectif, au service d'un modèle économique plus inclusif et plus performant. L'enjeu n'est pas uniquement d'améliorer des indicateurs ou des classements, mais de construire un cadre dans lequel entreprendre devient plus simple, plus rapide et plus porteur de perspectives.
C'est à cette condition que la Tunisie pourra pleinement valoriser le potentiel de son tissu entrepreneurial, renforcer durablement l'attractivité de son économie et inscrire la croissance dans une dynamique solide de création de valeur et d'emplois.
Mais cet engagement est-il suffisant ? Manque-t-il des outils ou des programmes concrets ?
Je ne partage pas l'idée selon laquelle toute amélioration devrait être conditionnée par la disponibilité préalable des ressources financières. Réformer suppose certes des moyens, mais toutes les réformes ne sont pas nécessairement coûteuses. Une part importante des progrès attendus relève davantage de l'organisation, de la simplification et de l'optimisation que de l'investissement budgétaire. L'amélioration des procédures, la clarification des règles ou la fluidification des circuits administratifs peuvent générer des gains significatifs sans mobilisation massive de ressources supplémentaires.
Les expériences engagées au niveau du Registre national des entreprises ou de l'API en sont une illustration concrète. Les efforts de digitalisation, d'interopérabilité et de simplification, bien qu'encore incomplets, montrent qu'il est possible de réduire la complexité, d'améliorer l'efficacité et de renforcer la qualité du service rendu aux entreprises sans pression excessive sur les contraintes budgétaires. Cela confirme que le changement relève autant d'une volonté de réforme et de gouvernance que d'une simple question de moyens.
Cela étant, l'investissement public demeure un levier central. Il a continué à jouer un rôle de soutien à l'activité ces dernières années, mais de façon insuffisante et parfois mal ciblée. La commande publique, notamment celle portée par l'administration centrale et les entreprises publiques, représente un volume économique considérable qui pourrait devenir un instrument stratégique de dynamisation du tissu productif. En théorie, près de 20 % de cette commande devraient bénéficier aux petites entreprises. En pratique, seule une part très limitée y parvient effectivement.
Cette situation résulte à la fois de rigidités du côté de l'offre publique, caractérisées par l'absence de stratégie d'allotissement, des critères de sélection souvent peu adaptés et de faibles mécanismes d'incitation en faveur des PME, et de contraintes du côté de la demande, liées au fait que de nombreuses entreprises s'auto-excluent des marchés publics en raison de la complexité des procédures, du coût élevé de préparation des dossiers, des délais de paiement, ainsi que de capacités limitées en matière de structuration, de formalisation et de réponse aux appels d'offres.
La question centrale n'est donc pas uniquement celle du volume des ressources mobilisées, mais celle de leur orientation. Comment sont dirigés l'investissement, la consommation, le financement et la dépense publique ? Favorisent-ils réellement l'investissement productif ? Créent-ils de la valeur durable ? Permettent-ils une meilleure répartition de cette valeur entre régions côtières et régions intérieures, entre grandes et petites entreprises, entre entreprises établies et jeunes entreprises, entre activités tangibles et immatérielles ?
La prospérité ne peut être durable que si elle est partagée
C'est à ce niveau que se situe aujourd'hui le véritable levier de croissance. Les contraintes de ressources et d'équilibres macrofinanciers sont réelles, mais l'enjeu principal reste la qualité de l'allocation. Ce n'est pas tant combien on dépense qui est décisif, mais comment et où l'on dépense. Malheureusement, nous manquons encore de données précises permettant de mesurer la part de la commande publique réellement orientée vers des activités productives créatrices de valeur, ce qui limite l'évaluation de son impact économique réel.
La même approche doit prévaloir pour l'investissement direct étranger. L'enjeu ne se limite pas à son volume, même si celui-ci demeure important pour les réserves en devises, l'emploi et les équilibres macroéconomiques. Ce qui compte avant tout, c'est sa qualité et son contenu économique. L'IDE doit contribuer à la création d'emplois qualifiés, soutenir l'innovation et la recherch & développement, et participer à la structuration de chaînes de valeur locales ainsi qu'au renforcement de l'intégration industrielle. Ce sont ces dimensions qui déterminent sa véritable contribution au développement et à la transformation de l'économie.
Sur ces critères qualitatifs, notre retard apparaît net si l'on se compare à des pays comme le Maroc, et plus encore le Portugal, qui ont su utiliser l'IDE comme un véritable levier de transformation productive et de montée en gamme de leur économie.
Cette réflexion vaut tout autant pour l'investissement privé national, qui connaît un ralentissement structurel depuis 2011. Il est appelé à jouer un rôle central dans la création de valeur, l'amélioration de la compétitivité et la promotion d'emplois de qualité. Cela passe certes par un meilleur climat des affaires et des politiques publiques plus favorables, mais aussi par une évolution de la vision des acteurs économiques eux-mêmes, notamment des grands groupes. La prospérité ne peut être durable que si elle est partagée.
Au-delà de la performance individuelle et de la conquête des marchés internationaux, il devient indispensable de renforcer les réseaux d'entreprises locales et de construire de véritables chaînes de valeur intégrées en Tunisie. C'est cette logique d'écosystème qui permet d'ancrer durablement la croissance dans l'économie nationale. Sans prospérité partagée, la dynamique économique reste fragile. La solution n'est ni individuelle ni isolée : elle est nécessairement collective.
Dans quelle mesure les orientations économiques actuelles permettent-elles de dégager une vision claire et cohérente de l'action de l'État en matière de développement et de transformation économique ?
Historiquement, chaque grande phase de développement en Tunisie a été portée par une idée directrice forte. Au-delà de la justesse ou non de ces orientations, qui relèvent de choix politiques adossés à divers référentiels idéologiques et qui, par définition, ne peuvent faire l'unanimité, l'histoire économique du pays a surtout été marquée par l'existence de visions claires et cohérentes, qui ont structuré l'action publique et organisé l'intervention de l'État autour d'objectifs lisibles et assumés.
Dans les années 1960, la Tunisie a adopté un modèle économique inspirée du socialisme suédois, fondé sur l'élargissement de la base des contributeurs et la recherche d'une prospérité partagée, avec une place volontairement limitée accordée à l'initiative privée dans l'organisation sociale. L'essentiel de l'activité économique était alors porté par les entreprises publiques, dont le nombre est passé d'une trentaine à l'aube de l'indépendance à plus de 300 à la fin de la décennie. Cette stratégie traduisait une volonté forte de redistribution et de justice sociale, mais elle a été freinée par une capacité intrinsèque limitée à créer suffisamment de richesse pour soutenir durablement cette ambition.
Entre les années 1970 et 1990, cette logique a évolué vers un modèle mixte. L'État a conservé un rôle moteur tout en intégrant davantage le secteur privé, notamment pour stimuler l'emploi et encourager la substitution aux importations. Cette orientation a permis l'émergence du premier véritable tissu de PME/PMI tunisiennes ainsi que d'un noyau initial de champions locaux. Elle a contribué à structurer l'économie productive, mais elle n'a pas pleinement réussi à instaurer une prospérité suffisamment partagée. Elle a également exercé des pressions sur les équilibres macro financiers et mis en évidence les limites de la capacité du secteur public à maintenir durablement des niveaux élevés de performance.
Entre les années 1990 et 2010, une nouvelle idéologie économique s'est progressivement imposée. L'orientation était clairement définie : recentrer les entreprises publiques sur des secteurs stratégiques, accélérer le développement du secteur privé et favoriser l'émergence de champions nationaux capables d'innover, d'intégrer la technologie et de générer des emplois de qualité. C'est durant cette période que le pays a vu émerger de véritables groupes structurés, organisés autour de holdings, dont plusieurs ont atteint une taille critique leur permettant de s'internationaliser et de se positionner sur des marchés régionaux et internationaux.
Toutefois, ce modèle est resté incomplet. Malgré les complexités économiques qu'il a réussi à créer, il a peiné à développer une capacité d'innovation locale suffisamment large et, surtout, à créer un effet d'entraînement capable de structurer un écosystème national dense, dynamique et inclusif. La réussite est restée concentrée sur un nombre limité d'acteurs, sans diffusion suffisamment forte vers l'ensemble du tissu économique.
Cette capacité à articuler une vision structurante semble s'être progressivement affaiblie depuis 2011. Aucun champion national durable n'a véritablement émergé. Au contraire, nous assistons à une fuite conjointe des talents et des entreprises. Cela illustre l'incapacité à retenir la valeur créée localement et à construire autour d'elle un écosystème national dynamique.
Ce constat renvoie à une évolution plus profonde dans la manière dont les politiques économiques ont été conçues ces dernières années. L'approche adoptée a été essentiellement incrémentale. Les réformes et les politiques publiques ont cherché à améliorer l'existant à travers mesures techniques: digitalisation, modernisation des services, ou allègements réglementaires, sans pour autant engager une transformation structurelle de l'ordre économique. Ces efforts sont utiles, mais ils restent insuffisants lorsqu'ils ne s'inscrivent pas dans une logique globale de transformation paradigmatique.
C'est précisément là que se situe, à mon sens, le cœur du problème : tant que les paradigmes dominants ne changent pas, les réponses resteront partielles, répétitives et insuffisantes. Améliorer les outils ne peut pas se substituer à la nécessité de redéfinir le modèle de développement et l'ordre économique.
La question de l'impôt sur la fortune ne doit pas être abordée uniquement sous l'angle de l'équité sociale.
Cette limite apparaît clairement dans la manière dont l'investissement privé a été mobilisé. Longtemps considéré comme le principal moteur de création d'emplois, il n'a pas été en mesure, à lui seul, d'enclencher une dynamique durable permettant de structurer des écosystèmes locaux, de développer des chaînes de valeur intégrées et de produire une véritable création de valeur partagée. En l'absence d'un cadre stratégique clair et d'orientations structurantes, l'investissement privé demeure fragmenté, peu transformateur, et tend naturellement à privilégier des logiques de rente plutôt que des dynamiques de création de valeur durable.
D'où l'importance de repenser les mécanismes d'intervention économique. Des leviers concrets existent. La mise en place de programmes d'achats locaux obligatoires pour les grandes entreprises permettrait de stimuler la création de réseaux d'entreprises locales sans recourir à des subventions directes. De même, des programmes d'achats publics " intelligents " pourraient réorienter la demande afin de favoriser l'émergence d'écosystèmes productifs locaux et innovants. Il s'agit moins d'augmenter la dépense publique que d'en améliorer l'impact économique et structurant.
Cette logique vaut également pour la politique de développement régional. Celle-ci a longtemps reposé sur l'idée qu'une augmentation des investissements publics dans les régions permettrait mécaniquement d'améliorer leur attractivité et d'attirer de grands investisseurs, notamment étrangers, capables de créer massivement de l'emploi. Depuis 2011, des montants importants ont effectivement été mobilisés dans les régions dites défavorisées, auxquels se sont ajoutées des ressources significatives issues de la coopération internationale. Pourtant, les résultats restent limités en termes de prospérité et de réduction des déséquilibres territoriaux.
Cela montre que l'enjeu n'est pas seulement financier, mais profondément structurel. Sans articulation autour d'une vision de transformation, même des volumes importants de ressources produisent peu d'effets durables. Bien entendu, il est indispensable de continuer à améliorer les infrastructures et les conditions d'exercice de l'activité économique. Mais cela doit s'inscrire dans une logique plus large, centrée sur la création de dynamiques locales endogènes.
En ce sens, l'intervention publique doit désormais être organisée autour des territoires, de leurs acteurs économiques et de leurs capacités propres. Ce sont ces dynamiques locales qui seules peuvent ancrer durablement le développement et créer une croissance réellement inclusive.
Plus que la formulation d'une vision, c'est donc l'organisation même de l'intervention publique qui doit être repensée. Il ne s'agit plus d'améliorer marginalement l'existant, mais de redéfinir la logique de construction de la croissance. L'enjeu est de créer des conditions structurelles permettant aux investissements publics et privés, à l'innovation et à l'initiative locale de produire une croissance réelle, durable et partagée, et de contribuer à l'émergence d'un nouvel ordre économique plus équilibré, plus inclusif et plus résilient.
L'impôt sur la fortune a été présenté comme une réforme visant davantage l'équité sociale. Selon vous, cet impôt répond-il réellement à ses objectifs économiques ?
La question de l'impôt sur la fortune ne doit pas être abordée uniquement sous l'angle de l'équité sociale. L'impôt sur la fortune peut être économiquement pertinent s'il est conçu comme un instrument d'amélioration de l'allocation du capital et de lutte contre les formes de patrimoine improductif.
Autrement dit, l'impôt sur la fortune peut avoir une légitimité économique forte, à condition qu'il s'inscrive dans une logique de transformation et non comme une mesure essentiellement symbolique ou budgétaire. Ce n'est donc pas le principe de l'impôt qui pose problème, mais la manière dont il est conçu, ciblé et articulé avec les objectifs de développement.
Dans le cas tunisien, le dispositif retenu appelle plusieurs remarques. Le taux de 0,5 % appliqué à partir d'un seuil de 3 millions de dinars, combiné à une assiette large couvrant pratiquement tous les avoirs (à l'exception des dépôts bancaires et des actifs en exploitation) pose un problème de cohérence économique. En pratique, cela signifie que les actifs financiers investis dans les entreprises, notamment les actions, sont pénalisés, tandis que les actifs liquides sous forme de dépôts bancaires sont épargnés. On crée ainsi une incitation implicite à privilégier la liquidité au détriment de l'investissement productif.
Or, d'un point de vue économique, la logique devrait être inverse. Si l'objectif est d'encourager la création de valeur, les actifs qui financent directement l'économie réelle devraient être protégés, voire encouragés, tandis que les formes de détention passive du patrimoine pourraient être davantage ciblées. En l'état, l'architecture de l'impôt risque de produire des arbitrages défavorables à l'investissement, en orientant les détenteurs de patrimoine vers des actifs moins productifs.
Par ailleurs, l'application uniforme de l'impôt à partir d'un seuil relativement accessible dans un contexte tunisien élargit considérablement la population concernée, sans distinction suffisante entre grandes fortunes rentières et patrimoines constitués dans un cadre entrepreneurial. Cela introduit une confusion entre patrimoine de production et patrimoine de rente, alors que leurs implications économiques sont fondamentalement différentes.
Je crois profondément à l'idée d'un ordre social à accès ouvert, dans lequel chaque individu peut non seulement penser, entreprendre et réussir, mais aussi contribuer à la création de valeur, selon ses capacités et ses opportunités.
On se retrouve ainsi face à une réforme dont l'intention est socialement légitime, mais dont la conception économique reste incomplète. Elle aurait dû s'inscrire dans une logique de transition, avec une définition plus fine de l'assiette, une différenciation claire entre actifs productifs et improductifs, et une articulation explicite avec une stratégie de mobilisation de l'épargne vers l'investissement.
Dans sa configuration actuelle, l'impôt sur la fortune risque donc d'être partiellement neutralisé dans ses effets positifs. Il peut répondre à une attente sociale, mais sans produire l'impact économique recherché, voire en générant des effets contre-productifs sur la structuration du capital et sur le financement de l'économie.
Autrement dit, le problème n'est pas l'existence de l'impôt, mais son positionnement stratégique. Un impôt sur la fortune efficace doit être un outil de transformation économique autant qu'un instrument d'équité sociale. Dans le cas tunisien, il demeure principalement perçu comme une mesure de justice fiscale, sans être pleinement intégré dans une vision cohérente de développement et de mobilisation du patrimoine au service de la croissance productive.
Pensez-vous qu'un changement de qualité soit possible à court terme ? Les lois de finances récentes témoignent-elles d'une philosophie claire de l'État, capable de faire évoluer les démarches que vous évoquiez ?
En Tunisie, on accorde souvent aux lois de finances une importance excessive, dans la mesure où elles constituent pratiquement le seul moment médiatisé de débat sur la politique économique. Or, la loi de finances est une traduction de la vision économique ; elle ne peut en aucun cas s'y substituer. Le débat public devrait, au contraire, porter en priorité sur le modèle de développement, sur l'architecture des programmes liés à l'investissement et à l'organisation de l'activité économique, ainsi que sur les stratégies nationales et sectorielles qui en découlent et qui donnent une cohérence d'ensemble à l'action publique.
Cette confusion entre l'outil et la vision renvoie à un enjeu bien plus profond : celui de la transformation de l'ordre économique lui-même. C'est là que se situe la véritable priorité du pays. L'ordre économique, qui englobe l'ensemble des institutions, des règles et des pratiques structurant l'activité, régulant les conflits et organisant la répartition du pouvoir, est aujourd'hui largement remis en question. Une partie croissante des citoyens exprime un malaise face à un système perçu comme insuffisamment inclusif ou générateur d'inégalités persistantes. Ce sont ces displeased people, ces citoyens insatisfaits, qui traduisent une demande profonde de changement.
Cette contestation ne doit pas être interprétée uniquement comme une source d'instabilité. Elle révèle avant tout un besoin réel de transformation. Ce malaise est désormais largement partagé : il concerne les travailleurs, les entreprises, les relations avec l'administration et, plus largement, la capacité des individus à se projeter dans l'avenir. Nous faisons ainsi face à une crise de l'ordre social établi, y compris dans sa dimension économique.
Or, cette dimension économique repose sur des questions fondamentales : comment créer de la valeur, selon quel modèle, comment la partager, et comment organiser la participation du plus grand nombre à cette création tout en assurant un accompagnement digne et efficace pour ceux qui ne peuvent pas, temporairement ou durablement, y contribuer directement. Il n'existe pas de réponse unique à ces interrogations, car elles relèvent de choix collectifs, économiques et sociaux, qui évoluent avec le temps. Ce qui importe avant tout, c'est la cohérence d'ensemble du modèle retenu et sa capacité à conjuguer efficacité économique, inclusion sociale et justice dans la répartition des opportunités.
La question n'est donc pas seulement de créer de la richesse, mais de construire un cadre dans lequel chacun peut trouver sa place : soit en participant directement à la production de valeur, soit en bénéficiant de mécanismes d'appui, de formation et d'inclusion lui permettant d'y accéder progressivement. C'est cette articulation entre performance économique et responsabilité sociale qui fonde la durabilité d'un modèle de développement et qui permet de révéler, mobiliser et valoriser le potentiel encore inexploité du pays.
Encore faut-il que ce potentiel soit pleinement mobilisé. La Tunisie dispose en effet d'atouts importants, comme l'indique son niveau de complexité économique mesuré par l'Université de Harvard. Toutefois, ce potentiel est aujourd'hui fragilisé. Nous sommes en train de reculer, incapables de créer de nouvelles formes de complexité productive et, parfois même, de préserver celles qui existent déjà.
Ce constat s'explique en grande partie par une valorisation insuffisante de nos ressources humaines et entrepreneuriales. Car la véritable force du pays réside dans son tissu entrepreneurial, dans sa jeunesse et dans ses nouvelles générations. Beaucoup ont quitté le pays, d'autres ont choisi d'y rester, et il faut les saluer. Ce qu'ils demandent n'est pas de l'assistance, mais simplement la possibilité de travailler, d'entreprendre et de réussir dans un cadre équitable, lisible et prévisible.
C'est précisément cette perspective qui doit guider notre réflexion sur l'avenir. Je crois profondément à l'idée d'un ordre social à accès ouvert, dans lequel chaque individu peut non seulement penser, entreprendre et réussir, mais aussi contribuer à la création de valeur, selon ses capacités et ses opportunités. Un ordre où la compétence prime sur l'appartenance, où l'accès aux opportunités est effectif, et où ceux qui ne peuvent pas participer immédiatement au processus productif bénéficient d'un accompagnement digne leur permettant de s'y intégrer.
Publié le 19/01/26 08:41




