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Posté le 19/07/2026 18:42:44

Depuis 1965, le fonds du «sage d’Omaha» affiche un rendement annuel proche de 19,5%, presque deux fois celui du S&P 500. Pour comprendre cette «anomalie statistique», Le Figaro a passé au crible son portefeuille.


Warren Buffett, Bill Gates, Nancy Pelosi, Bill Ackman... Depuis des décennies, ils surperforment les marchés avec une régularité qui force l’admiration. À travers cette série, Le Figaro dissèque les portefeuilles des plus grands investisseurs de la planète pour comprendre leurs convictions, leurs méthodes, leurs derniers mouvements et les ressorts de leur réussite. Une plongée au cœur de leurs positions dont tout épargnant peut tirer de précieux enseignements.


Comment surperformer le marché pendant plus d’un demi-siècle ? Si cette question à première vue provocatrice mérite d’être posée, c’est qu’un investisseur y a répondu par les faits. Depuis 1965, Berkshire Hathaway, le conglomérat dirigé par Warren Buffett jusqu’en décembre dernier, affiche une performance annualisée proche de 19,5 %, contre environ 10 % pour le S&P 500, l’indice vedette de Wall Street. Derrière cette «anomalie statistique», il y a un homme, parti de rien ou presque. Quelques erreurs aussi, dont il a tiré de précieuses leçons. Mais surtout une école de pensée qui a fait et continue de faire ses preuves sur les marchés. À l’heure où «l’Oracle d’Omaha» s’apprête à tirer sa révérence, Le Figaro a disséqué son portefeuille - riche d’enseignements - pour comprendre ce qui a permis à ce fils de courtier du Nebraska de bâtir l’une des plus redoutables machines à cash de l’histoire.



Warren Buffett, 95 ans, n’a ni formule magique ni algorithme secret. Il cultive en revanche depuis l’enfance un rapport que l’on peut qualifier de passionnel à l’économie réelle. Né en 1930 à Omaha, il n’a que 11 ans lorsqu’il achète ses premières actions, six titres de la Cities Service Company à 38,25 dollars l’unité. Les jours passent, le cours chute à 27 dollars, puis remonte péniblement à 40 dollars. Inquiet, le jeune Warren vend... avant de voir l’action s’envoler jusqu’à 200 dollars ! Première erreur, première leçon : en Bourse, la discipline émotionnelle est l’arme maîtresse de l’investisseur. Cette conviction ne le quittera plus.

Du «value» au «moat»


Pas plus que la certitude, dès le plus jeune âge, qu’il serait millionnaire avant 30 ans. «Si ce n’est pas le cas, je me jetterai du plus haut immeuble d’Omaha», aurait-il lancé, encore adolescent, à un ami de la famille. C’est à Benjamin Graham, son professeur à l’université de Columbia et grand théoricien du «value investing», qu’il doit sa première fortune. Le principe est simple : acheter des entreprises sous-évaluées par le marché, puis attendre que leur valeur remonte pour les revendre. Warren l’applique scrupuleusement. En 1964, American Express est balayé par le «salad oil scandal», une fraude retentissante qui fait dévisser le titre autour de 35 dollars. Wall Street s’affole, mais Buffet voit au-delà : les clients n’ont pas délaissé la marque et continuent d’utiliser leurs cartes quotidiennement. Il achète en masse les titres bradés. Le pari tourne au coup de maître : la confiance revient, les affaires repartent, et, trois ans plus tard, le cours est multiplié par six. Warren Buffet est multimillionnaire.


Cet épisode lui fait aussi comprendre une chose : sur la durée, les gagnants sont ceux qui vendent un produit ou un service dont le client ne peut tout simplement pas se passer. C’est le fameux «moat», cet avantage compétitif durable - réputation, technologie, position dominante - qui permet à une entreprise de défendre sur le long terme des marges élevées et qui devient, à partir des années 1980, le credo du «sage d’Omaha». Apple, première position de son portefeuille depuis une dizaine d’années, en est l’illustration la plus éclatante. Buffett le résume ainsi : «Je ne comprends pas la technologie, mais je comprends le comportement des consommateurs.» L’iPhone n’est plus un gadget, c’est un bien de consommation quasi essentiel, au même titre que l’alimentation ou l’énergie.

Miser peu, miser bien


L’observation du portefeuille d’actions de Berkshire Hathaway - côté à plus de mille milliards de dollars, soit trois fois plus que LVMH, première valorisation du CAC 40 - ne raconte pas autre chose. Tout en haut des 26 participations recensées dans la déclaration 13F du premier trimestre 2026 - ce document réglementaire que les grands gestionnaires d’actifs américains sont tenus de déposer chaque trimestre auprès du régulateur -, on retrouve une poignée de fleurons américains difficiles à déloger : Apple (22%), American Express (17%), Coca-Cola (12%), Bank of America (9,5%) et Chevron (6,6%). À elles seules, ces cinq lignes pèsent donc près de 67% du portefeuille coté de Berkshire Hathaway. «Cette répartition dit beaucoup de la méthode Buffet, analyse Florent Dubreuil, consultant en analyse de marché chez Admirals : une diversification limitée, mais des convictions assumées sur une sélection de titres extrêmement robustes.»


Il faut dire que les derniers mouvements de portefeuille illustrent l’une des plus vastes opérations de dégraissage de l’histoire du conglomérat. Au premier trimestre 2026, le premier sous la direction du nouveau directeur général Greg Abel, le portefeuille d’actions cotées est passé de 274 milliards à 263 milliards de dollars, tandis que le nombre de participations est passé de 40 à 26. Seize titres ont été entièrement cédés, parmi lesquelles Visa, Mastercard, Amazon, UnitedHealth et Domino’s Pizza. À l’achat, le conglomérat reste très prudent, «ne voyant pas assez d’opportunités» répondant à ses critères stricts. Il a toutefois triplé sa participation dans Alphabet, maison mère de Google, renforcé ses positions dans le promoteur Lennar et le quotidien New York Times, tout en ouvrant une nouvelle ligne dans la compagnie aérienne Delta Air Lines.


Une telle stratégie peut paraître difficile à appliquer pour un investisseur particulier. «Encaisser un krach avec un portefeuille aussi concentré est très risqué pour un boursicoteur ou un détenteur de PEA», avertit Florent Dubreuil. Il faut dire que Buffet a les reins solides : derrière son portefeuille coté, l’empire Berkshire possède une soixantaine de sociétés actives dans des secteurs très différents, dont des poids lourds comme l’assureur américain Geico et la compagnie ferroviaire BNSF. À cela s’ajoute une montagne de liquidité, presque 400 milliards de dollars, principalement placés en titres du Trésor américain, prêts à renflouer les éventuelles pertes enregistrées. Reste que même le «sage d’Omaha» a fini par juger sa dépendance à Apple excessive : depuis 2023, Berkshire a réduit sa participation de 915 millions à environ 240 millions d’actions, cherchant à ne pas être l’otage d’un seul titre.

Investir, un art lent


Mais l’essentiel est ailleurs : en soixante ans de Bourse, Buffet a démontré que la patience pouvait devenir le meilleur allié de l’investisseur. «Si vous n’êtes pas prêt à posséder une action pendant dix ans, ne pensez même pas à la posséder pendant dix minutes», aime-t-il rappeler. Toute la difficulté étant d’identifier l’entreprise qui ne décevra pas : celle dont le «moat» est suffisamment robuste. «Avant d’acheter, Buffett passe des heures à éplucher les rapports annuels, à décortiquer les performances passées», souligne Ludovic Chaput, gestionnaire de patrimoine et cofondateur du portail Avenue des investisseurs. Et applique quelques filtres simples mais exigeants : une croissance régulière d’au moins 10% sur les dernières années ; une rentabilité élevée représentant au minimum 15% du chiffre d’affaires ; un endettement contenu, avec des dettes qui ne dépassent pas deux fois les capitaux propres. «Mieux vaut investir dans une excellente entreprise à un prix correct que dans une entreprise moyenne à prix cassé», résume Buffett.


Une excellente entreprise n’étant pas nécessairement celle qui fait les gros titres. «Buffet s’est toujours méfié des valorisations stratosphériques et des secteurs dont il ne comprend pas les tenants et les aboutissants», souligne Ludovic Chaput. Une prudence qui le tient à l’écart d’une large part des valeurs technologiques. «Au vu des performances irrésistibles d’Amazon, Nvidia ou Meta, cette posture a pu lui être reprochée», constate le gérant. Depuis trois ans, Berkshire - qui rapporte tout de même la coquette somme de 10 milliards de dollars de profits par trimestre à ses actionnaires - a d’ailleurs sous-performé le Nasdaq, l’indice des géants de la tech américaine. Le fond a en revanche tiré son épingle du jeu lors de l’éclatement de la bulle internet, en 2001. «Il vaut mieux avoir une fiancée sur son canapé que dix sur son carnet d’adresses», résume Warren Buffett.


L’année 2026 marque la fin d’une ère. Le 7 mai dernier, pour la première fois depuis 1965, Berkshire Hathaway a tenu son assemblée générale sans Warren Buffett aux commandes, sous la houlette de son successeur Greg Abel. Ce dernier y a rejoué la partition du maître : «Notre plus grande force, c’est la patience dans l’allocation du capital», a-t-il martelé devant des actionnaires en quête de réassurance, rappelant que chez Berkshire, investir était un art lent et réfléchi. Pour l’heure, Warren Buffet, qui reste président du conseil d’administration du conglomérat, veille au grain. «Mais beaucoup ont le sentiment que le sage d’Omaha emportera avec lui une part de sa magie», confie un observateur. Abel promet toutefois de rester fidèle à l’approche du fondateur : regarder une entreprise comme un actif à faire croître, plutôt que comme un simple pari à revendre.


Et si Warren Buffett investissait en France ?

S’il devait traverser l’Atlantique, Warren Buffett regarderait sans doute moins les sociétés vedettes du CAC 40 que les entreprises dotées d’un véritable «moat», cet avantage concurrentiel durable qu’il recherche. Air Liquide coche presque toutes les cases, estime Florent Dubreuil : des contrats sur 15 ou 20 ans, des installations directement raccordées aux usines de ses clients, qui verrouillent la concurrence, et des dividendes en hausse régulière. Axa lui rappellerait le cœur historique de Berkshire Hathaway, avec son activité d’assurance, sa discipline dans la gestion des risques et le précieux «float» généré par les primes encaissées. Quant à EssilorLuxottica, son portefeuille de marques (Ray-Ban, Oakley...) et son intégration verticale séduiraient sans doute le «sage d’Omaha». Reste une inconnue : sa mue vers les lunettes connectées, un virage technologique que Buffett observe d’ordinaire avec prudence.



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