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Zied et Omar Guiga : WallysCar veut devenir la Ferrari des véhicules balnéaires

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La bourse de Tunis ferme dans 1h7min

Artistes téméraires et entrepreneurs dans l’âme, Zied et Omar Guiga, frères fondateurs de la marque automobile WallysCar, n’ont reculé devant aucun obstacle pour accomplir leur rêve d’enfant : construire un véhicule de plaisance de nationalité tunisienne. En suivant une voie que personne n’avait empruntée avant eux, ces challengers nés se sont lancés dans l’inconnu avec une résilience à toute épreuve. Malgré les aléas politiques, la lourdeur administrative et un contexte économique instable, ils ont réussi à poser les jalons d’un nouveau secteur en Tunisie, celui de l’artisanat automobile. 

C’est dans leur usine située dans le quartier populaire d’El Kabaria que Zied et Omar Guiga nous ont reçu pour une visite personnalisée des lieux. A la fois galerie d’art, showroom et usine artisanale de construction automobile, WallysCar étonne par l’originalité de sa chaîne de production et par la profonde quiétude qui règne dans l’entreprise. Pour nous dévoiler les étapes de leur passionnante aventure, le Responsable du Développement de la marque, Zied Guiga, et le Responsable de l’Image de la marque, Omar Guiga, nous ont accordé un entretien.

Une rencontre providentielle sur l’île de Wallis et Futuna

Passionnés par les véhicules de niche depuis leur plus jeune âge Zied et Omar Guiga ont passé une grande partie de leur enfance sur l’île de Saint-Martin, dans les Caraïbes. Là-bas, ils s’imprègnent de l’esprit qui règne sur l’île et s’inspirent des véhicules de plaisance qui circulent sur les plages de sables fins. En 2005, lors d’une virée en mer sur l’île de Wallis et Futuna, les frères Guiga font la rencontre de René Boesch, un ami de leur père ancien constructeur automobile des JEEP Dallas. Une rencontre fortuite qui marquera le point de départ de l’éclosion du projet des deux frères.

« Quand nous avons rencontré René Boesch pour la première fois, nous l’avons interrogé sur la Jeep Dallas qu’il construisait, ses secrets de fabrication et ses débuts dans l’aventure automobile. Une discussion étalée sur plusieurs jours qui, de façon anodine, nous a permis de bénéficier d’un transfert de savoir-faire. C’est aussi lui qui a réussi à nous introduire auprès du constructeur automobile français, le Groupe PSA qui exploite les marques automobiles Peugeot, Citroën, DS ainsi que Vauxhall et Opel » a déclaré Zied Guiga. Grâce à la crédibilité dont il bénéficie dans son domaine, René Boesch va permettre aux Guiga de devenir partenaire du Groupe PSA.

Boostés par cette rencontre providentielle, les deux frères décident en 2006 de fonder leur propre société et commencent à conceptualiser des designs originaux de voitures dans un modeste atelier de la Marsa. « Nous n’aimons pas faire dans le classique et le commun. Dès le départ nous avions en tête de construire quelque chose d’original en évitant les sentiers battus. La culture familiale nous a appris à nous dépasser pour faire des choses qui paraissent infaisables » ont déclaré Zied et Omar Guiga.

En dessinant la première Wallys, le binôme gardera en tête quatre valeurs fortes de la marque : des dimensions limitées pour un meilleur stationnement et une meilleure circulation, un véhicule robuste et économique, un style néo-rétro avec des lignes intemporelles et une grande fiabilité du véhicule. C’est sur ces bases qu’en 2008, le premier modèle de la Wallys IZIS voit le jour et qu’il est exposé au Salon Mondiale de l’Automobile de Paris où il recevra un succès retentissant. Plus tard, les deux frères se lanceront dans la construction d’un autre modèle, celui de la Wallys IRIS

Les valeurs humanistes et la notion de défi chez WallysCar

La confiance en l’humain est une valeur fondamentale chez les Guiga. Inspirant et inspirés, les deux frères sont des visionnaires dotés d’une force tranquille et d’un franc parler exemplaires. A la fois ouverts et humbles, ces sportifs au mental fort ont instauré au sein de leur société une culture d’entreprise innovante. Les ouvriers (femmes et hommes) sont multitâches et travaillent en musique entourés d’animaux de compagnie adoptés par les deux frères. Pour la marque chaque employé est unique et indispensable, leur polyvalence est une forte valeur ajoutée qui stimule l’émulation générale au sein de l’entreprise. Tout le contraire du modèle de production de masse issu du Fordisme.

La notion de défi est par ailleurs un véritable leitmotiv pour les deux frères. Zied Guiga a révélé qu’au moment où il s’est lancé dans l’aventure il n’avait que 24 ans et ne connaissait rien au monde de l’industrie. « Ce qui a drivé notre projet c’est notre passion et une vision forte » a-t-il expliqué ajoutant que l’optimisme est une clé pour accéder à la réussite. Pour les deux frères, 5 conditions doivent être réunies pour développer au mieux une entreprise « Une forte identité visuelle, une histoire pérenne, une culture d’entreprise, un process rodé et des normes à respecter. Et dans cette chaine l’essentiel est l’humain ».

Evoquant les doutes qui se sont emparés d’eux quand ils se sont lancés dans l’aventure, Zied Guiga a mentionné « J’ai douté de notre projet à quelques reprises mais je n’ai jamais lâché l’affaire. Nous avons commencé sans Business plan et, au départ, nous pensions que cela nous coûterait dans les 150 mille dinars mais en réalité cela nous a coûté 4 millions de dinars. Ce que nous en avons conclu est que le fait de ne pas appartenir au monde de l’industrie nous a beaucoup aidé car nous nous sommes lancés sans calcul et sans savoir ce qui nous attendais réellement. Au final, ce qui a été déterminant c’est notre dévouement et notre passion ».

2008 : Une première consécration au Salon Mondial de l’Automobile à Paris

En 2008, les frères Guiga décident de jouer le tout pour le tout et participent au Salon du Mondial de l’Automobile à Paris qui reçoit chaque année près d’un million de personne. « Nous avons décidé d’exposer nos prototypes dotés des moteurs PSA pour avoir un retour concret et savoir ce que valent nos véhicules » a précisé Zied Guiga. Malgré les brimades de quelques moqueurs, WallysCar réussit à enregistrer 500 précommandes mais seules 70 véhicules avaient pu être livrées. De cette participation internationale, ils ont également enrichi leur carnet d’adresses en faisant la connaissance de 25 distributeurs de renom. Grâce à cette expérience, les deux frères réalisent également qu’ils ne savaient pas encore construire de voitures et qu’il s’agissait alors « d’un autre business ».

« Concevoir une voiture est un business, l’homologuer est un autre business, la marketer et la vendre c’est aussi un autre type de business et la produire encore un autre. Chez nous tout ce process était concentré au sein d’un groupe de 15 personnes. La courbe d’apprentissage était donc très longue » a expliqué Omar Guiga.

Malgré le succès rencontré lors de ce Salon de l’Automobile, Zied et Omar Guiga gardent la tête froide. Modestes, ils expliquent « même si ça commençait à être cool pour nous, il n’y a pas eu un seul moment où on s’est dit qu’on pouvait faire couler le champagne à flot parce que chaque activité nous a mené à une autre activité. Aujourd’hui, on peut estimer que nous sommes sur le bon chemin car nous avons accumulé un an de trésorerie et un an de carnet de commande mais si ces commandes s’étalent sur un an, c’est parce que nous devons produire plus rapidement ».

Le premier client de WallysCar, un cousin de l’Émir du Qatar

En 2008, la première commande pour l’achat d’un modèle WallysCar a émané d’un Sheikh Qatari, cousin de l’Émir du Qatar. C’est son assistante qui avait alors contacté les frères Guiga pour leur annoncer que ce client fortuné avait repéré la Wallys lors du Mondiale de l’Automobile et qu’il voulait en acheter une.

« La WallysCar toute option qu’il avait commandée valait 13.000 dollars. Au moment où nous lui avions expédié la voiture, nous ne ressentions que du stress » ont déclaré Zied et Omar Guiga.

En Tunisie, le premier client de WallysCar fût un français installé sur l’île de Djerba. Ancien de Citroën et passionné d’automobile, René Le grand, avait à son tour revendu une vingtaine de WallysCar sur l’île pour le compte de la marque.

In fine, le premier modèle de WallysCar s’est exporté à plus de 2.000 exemplaires dans une dizaine de pays.

Zied Guiga : Détenu numéro 4696 à la prison de la Mornaguia

De décembre 2009 au 17 janvier 2011, soit durant un an et 2 mois, Zied Guiga est incarcéré à la prison de la Mornaguia sans jamais avoir été jugé au préalable. C’est suite au déclenchement de la révolution du 14 janvier 2011 qu’il quittera le milieu carcéral entièrement innocenté. De cette détention, il garde des souvenirs intacts.

« Nous étions une centaine de personnes emprisonnées dans 70m². C’était difficile car la promiscuité était extrême. Dès mes premiers pas en prison j’ai compris qu’il fallait oublier Zied Guiga pour devenir le numéro 4696 qui doit se débrouiller pour trouver un terrain d’entente avec les numéros 1255, 5842 et le reste des détenus. En prison, j’ai dormi dans la même cellule que des meurtriers et des trafiquants de drogue », s’est confié Zied Guiga. Face à l’enfermement, son activité intellectuelle s’est intensifiée c’est d’ailleurs durant cette période qu’il concevra le logo final de WallysCar.

Avant lui son grand-père et son père avaient fait les frais des abus de l’ancien régime. De cette expérience, les frères Guiga ressortiront grandis comme ils l’ont exprimé « Nous sommes des hypers optimistes, nous concevons l’adversité comme un état passager et une occasion de progresser ». Une attitude positive et altruiste perceptible auprès de leurs employés qu’ils considèrent comme des membres de leur propre famille. Les frustrations, colères ou excès d’impatience sont des états d’esprits que les Guiga fuient au maximum.

A mille lieux des discours victimaires ou moralisateurs, Zied Guiga a évoqué son incarcération avec beaucoup de sérénité. « Pour moi la prison a été une très bonne expérience. Ce n’est pas un passage de ma vie que je cherche à cacher ou à oublier », a-t-il déclaré.

A sa sortie de prison, 3 jours après l’annonce de la révolution de 2011, Zied Guiga se rend à son usine et constate que ses employés ont réussi à produire et à vendre 10 voitures en un an.

Pour réussir ce qui compte c’est une vision et une culture. Le secteur automobile ne peut pas uniquement se limiter à l’industrie usinière

Quand il s’était lancé dans l’aventure en 2006, le binôme n’avait même pas élaboré de Business plan. Les deux frères avaient uniquement une vision claire de la direction à prendre en se disant « si nous réussissons à casser les barrières alors ça va vraiment le faire » a expliqué Omar Guiga. Discrets, ils décident alors de travailler en toute discrétion sans même en faire part à leur famille.

C’est avec un capital de 80 mille dinars issu de leurs fonds propres que les deux frères plongent dans l’aventure. Zied Guiga avait injecté 30 mille dinars, son père 40 mille, une tierce personne 10 mille en plus de la participation de deux actionnaires à hauteur de 60 mille dinars chacun. Dans un petit atelier de 500m² situé à la Marsa, Zied et Omar Guiga font leur premier pas avec une équipe initiale composée de 3 techniciens supérieurs, 2 modeleurs et 1 designer. « Même si nous avions des doutes, nous avons continué à investir dans notre projet. C’est ce que beaucoup de personnes ne comprennent pas : pour démarrer un projet il ne faut pas attendre d’avoir toutes les clés en main, il faut se lancer », a rétorqué Zied Guiga.

« Convaincre, ne pas lâcher, toquer aux portes puis revenir et revenir inlassablement et surtout ne pas oublier qu’il faut tout négocier », a-t-il renchéri. Pour expliquer cette philosophie de travail, Zied Guiga a usé de la métaphore suivante « Prenez l’exemple de quelqu’un qui décide de construire une maison et qui, au lieu d’acheter son ciment auprès d’une société x ou y va plutôt s’orienter vers la cimenterie auprès de laquelle il négociera le prix. L’entrepreneur va se fatiguer davantage mais c’est comme ça qu’il atteindra ses objectifs ».

Aujourd’hui, WallysCar a élaboré son propre Business model pour pouvoir couvrir au mieux l’ensemble de ses charges. Les fondateurs ont d’ailleurs racheté les parts de tous leurs actionnaires pour s’assurer que l’entreprise reste bien dans le sillon qui a fait son succès en misant sur la rigueur et la discipline. 

2018 : Le FMI et le gouvernement tunisien consacrent à leur tour WallysCar

En 2006, le binôme avait tenté (en vain) de convaincre les autorités compétentes que WallysCar pouvait devenir un constructeur automobile à proprement parler mais cette idée était perçue comme « délirante par les décideurs ».

« Nous avons présenté nos travaux à des responsables de l’Agence de promotion de l’industrie et de l’Innovation (APII) qui ont pensé que nous étions fous. Ils nous ont donné leur autorisation après nous avoir fait signer un engagement 100% export ce qui constituait un frein pour le développement de WallysCar en Tunisie » a précisé Zied Guiga. Cet engagement s’étendra jusqu’à fin 2014, une période durant laquelle les Wallys étaient à 100% destinées à l’exportation.

Puis, de 2014 à 2016, WallysCar décide de stopper sa production car son partenaire, le Groupe PSA, avait entamé un changement de motorisation en optant pour un nouveau moteur à 3 cylindres. Un arrêt momentané de la production qui avait alors permis aux frères Guiga de réinvestir leur argent pour créer un nouveau modèle de Wallys.

Le 31 janvier 2018, lors du concours Arab Youth Compaign on Innovation Contest organisé par le FMI et le FMA, la situation de WallysCar prend une autre tournure. Tous les yeux se braquent sur Zied et Omar Guiga au moment où la Directrice du FMI, Christine Lagarde, leur décerne le prix de l’innovation dans le cadre de ce concours.

Revenant sur cette période, Zied Guiga a déclaré « En toute sincérité, personne ne nous a fait de faveurs et nous n’avons d’ailleurs reçu aucune subvention ni aucun appui financier de qui que ce soit. Nous avons toujours compté sur la confiance et le financement de nos clients ».

Le 12 avril 2018, à l’hôtel Laico au centre-ville de Tunis, c’est au tour du Chef du gouvernement, Youssef Chahed, de féliciter les frères Guiga pour le travail qu’ils ont réalisé. Accompagné du Ministre de l'Industrie et des PME, Slim Feriani, du Président de l’UTICA, Samir Majoul et du Secrétaire général de l’UGTT, Nourredine Taboubi, Youssef Chahed a décerné aux fondateurs de WallysCar un Certificat de reconnaissance récompensant « leur engagement et leur précieuse contribution au développement industriel de la Tunisie ». Une reconnaissance honorifique qui intervient après 12 ans de travail acharné mais qui ne leur a pas forcément permis de dépasser les lourdeurs administratives qui pèsent aujourd’hui sur la marque et l’empêchent de se développer.

WallysCar : Un haut niveau de Responsabilité sociétale et environnementale (RSE)

C’est dans le quartier populaire d’El Kabaria que WallysCar a élu domicile en 2015. Avant cette domiciliation, la marque était passée par deux autres usines, à la Marsa puis à El Fajr dans la zone industrielle de Ben Arous. A El Kabaria, les frères Guiga ont voulu allier usine de construction automobile et Showroom. L’implantation de l’usine dans cette zone a par ailleurs significativement modifié l’environnement de la ville réputée pour son fort taux de chômage et de criminalité.

WallysCar a permis de dynamiser cette zone tout en œuvrant à la débarrasser de ses déchets. Sur les murs de l’usine, Zied et Omar Guiga ont d’ailleurs lancé un appel au respect de l’environnement en priant les passants de jeter leurs ordures dans des bennes situées à l’entrée de l’usine. « Au départ, les habitants d’El Kabaria se demandaient à quoi pourrait servir de nettoyer les lieux, maintenanti ils sont très contents. L’apprentissage c’est cela : répéter, répéter, répéter jusqu’à ce que ce soit retenu » a déclaré Zied Guiga.

Aujourd’hui, les liens qui unissent les habitants d’El Kabaria à WallysCar sont basés sur la confiance et le sentiment d’appartenance à un même cadre spatio-temporel.

Le renouveau chez WallysCar

« Nouveaux modèles de voiture, nouveau modèle de développement et nouvelle culture » sont les crédos actuels de l’enseigne automobile tunisienne qui se challenge en permanence. 

Interrogés sur ce nouveau modèle, les frères Guiga ont précisé « qu’il s’agissait d’un nouveau véhicule moins cher, plus sophistiqué et plus grand mais aussi plus difficile à produire. Avec ce modèle, notre courbe d’apprentissage s’est située dans le process industriel sur lequel nous sommes concentrés pour pouvoir fabriquer 1000 véhicules ».

Omar Guiga a également précisé que « WallysCar est passé d’une petite usine avec 6 employés en 2006 à 20 employés en 2011. Actuellement, nous travaillons selon un mode de production semi-industriel qui compte 60 employés. Jusqu’à ce jour, 100 modèles IRIS ont été exportés à l’étranger ».

Autre challenge de la marque automobile : augmenter sa capacité de production pour garantir la pérennité de ses relations avec ses fournisseurs en veillant à ce que WallysCar ne se transforme pas en un produit populaire. Un objectif qui pourrait facilement être atteint grâce à une levée de fonds ou à la contribution d’un partenaire stratégique qui permettrait de produire 3 à 4 nouveaux modèles de véhicule à 4.000 à 5.000 exemplaires par an. Il s’agira alors d’exporter les Wallys sur le bassin méditerranéen et notamment en Tunisie avec en moyenne 1200 à 1500 véhicules réservés aux clients tunisiens.

« Nous voulons produire la Ferrari des véhicules balnéaire en quantité bien défini, une belle image de marque avec des clients qui sont nos ambassadeurs », a conclu Omar Guiga.

Khawla Hamed

Publié le 07/06/18 16:18

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