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Lassaad Zarrouk : Le potentiel de croissance du secteur de l'Assurance en Tunisie est illimité

Par Ismail Ben Sassi, le 04/01/2017
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ismail ben sassi

Dans l'analyse du secteur de l'assurance en Tunisie, de sa dynamique et de sa prise de l'ampleur d'une année à l'autre, le Président Directeur Général de la STAR, société tunisienne d'assurances et de réassurances, M. Lassaad Zarrouk, en a de l'expérience et de l'expertise. Elu à la tête de la Fédération Tunisienne des Sociétés d’Assurance (FTUSA) en mars 2015, M. Zarrouk nous parlera de l'état des lieux du secteur de l'assurance en Tunisie, sa contribution au financement de l'économie nationale, et son potentiel à exploiter. Interview

Le taux de pénétration de l’assurance tunisienne dans l’économie est passé de 1,91 % en 2008 à 1,96% en 2015. Ce taux ne s’est amélioré que de 5 points de base entre 2008 et 2015, malgré que nous soyons à un niveau inférieur à la moyenne mondiale. Comment expliquer vous cette stagnation ?

Il existe plusieurs facteurs qui expliquent cette stagnation. Lorsqu'on parle de la demande, le Tunisien ne commence à sentir le besoin de l'assurance qu'à travers l'assurance automobile dont la majorité des Tunisiens ne sont pas satisfaits de la qualité des prestations, des délais de règlements et de la tarification.

Par ailleurs, la quasi-totalité des entreprises tunisiennes sont sous-assurées, particulièrement les petites et moyennes entreprises, notre principal segment économique en Tunisie, qui considèrent malheureusement que le bien d'assurance est un bien secondaire.

Pour les particuliers, bien qu'il existe d'autres priorités pour eux comme les biens primaires, le logement et l'éducation des enfants, l'assurance commence maintenant à être une de leurs préoccupations.

Si on fait la comparaison avec la moyenne internationale du taux de pénétration de l'assurance, qui est 7% du PIB, la Tunisie n'a jamais dépassé le taux de 2% de son PIB. De plus, lorsqu'on regarde la structure des portefeuilles sur le plan international, dans des pays similaires à la Tunisie, c'est plutôt l'assurance vie qui domine. De même, le portefeuille des pays développés est constitué à hauteur de 60 à 70% de l'assurance vie.

En Tunisie, au niveau des risques  IARD (incendies, accidents et risques divers) le secteur des assurances joue, plus ou moins, un rôle important dans la protection du patrimoine économique et industriel tunisien. D'ailleurs, les événements de 2011 ont bien montré que les assureurs ont joué un rôle primordial dans la recomposition du patrimoine économique du pays.

La prime d’assurance moyenne par habitant est passée de 93,146 dinars en 2008 à 150,517 DT en 2015. La part de l’assurance vie est passée dans la prime moyenne par habitant de 12% en 2008 à 16% en 2015. Finalement en dépit de l’important gisement de croissance de l’assurance vie, cette dernière ne s’est pas vraiment développée et reste subordonnée à l’activité des crédits bancaires aux particuliers. Comment expliquez-vous cela ? 

Le meilleur placement possible imaginable pour le Tunisien est le régime de retraite légal même s'il s'agit de l'épargne obligatoire. Le Tunisien épargne énormément puisqu'une grande partie de son salaire va au financement du régime de retraite. Tenant compte également de la générosité relative de nos régimes de retraite, le Tunisien pense que sa retraite est bien garantie et par conséquent le recours aux régimes de retraite complémentaire n'est plus une priorité, même si la donne est en train de changer au vu de l'évolution démographique et de la nécessité pour les autorités publiques de réformer le régime de retraite. 

Donc, c'est tout à fait logique qu'on s'intéresse de plus en plus à l'épargne. En fait, c'est une nouvelle dynamique qui s'installe. Mais il faut un peu plus de temps et surtout assurer une meilleure complémentarité entre le régime de retraite obligatoire et le régime de retraite complémentaire. A cet effet, le secteur des assurances aura un vrai potentiel et c'est à nous d'exploiter ce gisement à travers notre capacité à améliorer notre gouvernance et à introduire de nouveaux systèmes de d'informations basés sur les nouvelles technologies afin d'innover et de créer de nouveaux produits capables de répondre aux besoins exprimés ou latents aussi bien des entreprises que des particuliers. 

Il est, en effet, clair qu'il s'agit d'une problématique de l'offre et de la demande. Nous sommes tous d'accord, au niveau de la Fédération tunisiennes des sociétés d'assurances (FTUSA), des autorités de régulation et des autorités publiques, qu'il y a un intérêt commun pour développer le secteur de l'assurance. Dans ce sens, nous avons élaboré un contrat programme qui sera discuté dans les prochains mois avec le gouvernement. On essaiera de tracer ensemble une feuille de route pour les trois ou cinq prochaines années pour libéraliser les tarifs en responsabilité civile automobile tout en s'engageant à améliorer la qualité des prestations. 

En 2008, le secteur de l’assurance était composé de 17 sociétés d’assurance, le chiffre d’affaires global du secteur s’élevait élevé à 962 MDT. En 2016, le secteur était composé 21 entreprises d’assurances et a réalisé un chiffre d’affaires global de 1 679 MDT. La part de marché de la STAR est passée de 22,94% en 2008 à une moyenne actuelle de 18,2% durant ces dernières années. Quel a été l’apport de votre partenaire Groupama ? Jugez-vous que l’opération a été finalement profitable à la STAR ?

Depuis 2008, la STAR s'est transformée en une société à participation publique et par conséquent elle n'a plus aucun statut privilégié vis à vis des entreprises publiques. Cependant, depuis 2012 la STAR a commencé à récupérer ses parts de marché suite à la diversification notamment de ses produits et la mise en place d'une stratégie commerciale agressive. Ainsi, on prévoit terminer l'année 2016 avec un chiffre d'affaires de plus de 330 millions de dinars contre 204 millions de dinars en 2011.   

En ce qui concerne Groupama, le choix d'un partenaire stratégique venant d'un pays développé et opérant sur le plan international nous a permis d'avoir une vision beaucoup plus stratégique qui touche tous les aspects du management de l'entreprise. Depuis 2009, la STAR a introduit un nouveau mode de gouvernance avec la mise en place de nouveaux comités bien spécifiques comme le comité d'audit, le comité de placements stratégiques et le comité de rémunérations.

Ce nouveau mode de gouvernance a permis à la STAR d'avoir une approche de management stratégique. Nous travaillons, ainsi, en étroite collaboration avec notre partenaire stratégique en matière d'innovation et la mise en place du système d'informations.    

Dans le cadre de ce partenariat, je vous annonce que la STAR serait la première institution financière en Tunisie à mettre en place, dès le début de 2017, un système d'informations totalement intégré. Nous avons acquis une solution très innovante dans le but de standardiser et d'industrialiser notre process afin de satisfaire notre clientèle et de faciliter sa relation avec la STAR. 

L'impact sera incontestablement très positif vu que la STAR avait un double défi à remonter depuis 2011 à savoir replacer d'une part une compagnie leader du marché, satisfaire ses actionnaires, son personnel et sa clientèle, et d'autre part jouer le rôle de la locomotive en assumant pleinement son rôle de transformer le business modèle d'une compagnie qui assure le risque à une compagnie qui vend de produits.      

Vous avez ouvert votre capital à hauteur de 35% au partenaire Etranger Groupama qui a souscrit l’action en Octobre 2008 à un prix unitaire de 163,428 DT. Durant cette période le titre STAR a connu des mouvements parfois Euphorique, frôlant la barre des 200 DT avant le 14 janvier 2011. Toutefois, Huit ans après l’augmentation de capital réservée à Groupama, l’action STAR a perdu plus de 26% de sa valeur par rapport au prix d’émission.

Tout d'abord, je tiens à souligner que rien n'explique la tendance baissière du cours de l'action STAR. La compagnie est bénéficiaire, rentable et dispose de fondamentaux qui sont largement au-dessus des normes aussi bien nationales qu'internationales. En plus, la compagnie se réjouit d'une assise financière solide qui lui donne la capacité d'être un acteur majeur dans le système financier national.

La direction générale a développé des projets de modernisation de l'entreprise basés sur une nouvelle stratégie commerciale et un nouveau plan stratégique opérationnel qui a été présenté au Conseil d'administration et à nos actionnaires lors de l'Assemblée Générale Ordinaire tenue au cours de cette année statuant sur les comptes de 2015.

L'objectif étant d'assoir et moderniser notre leadership au niveau national, de participer un tant soit peu à l'augmentation du taux de pénétration de l'assurance en Tunisie et d'aller chercher d'autres niches de développement tout en partant d'une volonté conjointe des deux actionnaires de référence à savoir l'Etat tunisien et Groupama. D'ailleurs, le Directeur Général de ce dernier nous a rendu visite en marge de sa participation à la Conférence Internationale Tunisie 2020 et a exprimé sa volonté de se maintenir en Tunisie et réitéré la vision globale et long-termiste de son groupe.

Par ailleurs, les indicateurs d'activité de la compagnie pour 2016 sont au top. On va terminer l'année avec un accroissement de 6% du chiffre d'affaires et un résultat largement excédentaire. Nous sommes également en train de travailler sur plusieurs chantiers comme l'augmentation de capital et le Pay-out.

La STAR est forte d'une stabilité d'actionnariat qui lui confère une vision stratégique sans, bien sûr, perdre de vue l'intérêt immédiat des actionnaires pour leur donner satisfaction. 

En 2015, vous avez réalisé un résultat net avant impôt de 82,628 MDT contre 22,298 MDT en 2014. Ainsi Hors Plus-value réalisé de 54,174 MDT sur le titre SFBT, votre résultat net avant impôt serait de 28,454 MDT seulement soit quasiment le même niveau de celui de 2014. La STAR a elle épuisé son potentiel de croissance ?    

A mon sens, c'est totalement le contraire. Le potentiel de croissance sur le marché tunisien est illimité du moins pour les dix prochaines années. Lorsqu'on est à seulement 2% de taux de pénétration, on est sous-assuré en Tunisie et notre principale source de croissance reste le marché national. Nous avons encore des clients et des entreprises à satisfaire et un régime de sécurité sociale à renforcer par des régimes complémentaires d'assurances vie qui peuvent donner satisfaction aussi bien aux compagnies d'assurances qu'à l'économie nationale d'une façon générale.

Avec ce faible taux de pénétration, le niveau d'investissement dans le secteur est actuellement de l'ordre de 4,5 milliards de dinars. Si on réussira à doubler le taux de pénétration dans les trois ou cinq prochaines années, on pourra investir 5 milliards de dinars supplémentaires dans l'économie nationale. 

Du côté de la STAR, ce qu'a réalisé la compagnie ces dernières années est immense. La STAR a investi dans la modernisation de l'entreprise au niveau de l'archivage, des succursales, de l'accompagnement, et a réussi en même temps à sauvegarder ses acquis et à améliorer sa rentabilité. On est toujours dans une phase qui privilégie l'investissement afin d'industrialiser notre process ce qui permettra à notre réseau commercial d'être réactif.

Réellement, la fidélité de Groupama et l'intérêt que portent plusieurs autres groupes étrangers au secteur de l'assurance tunisien témoigne du potentiel du celui-ci, car pour atteindre un taux de pénétration de 7% il faudra encore dix ans si, bien évidemment, toutes les parties prenantes travaillent en étroite collaboration. 

Pourquoi plusieurs experts pointent du doigt le manque d’implication des institutionnels, particulièrement les compagnie d’assurance, dans le développement du marché financier en Tunisie ?    

Avec une structure de portefeuilles des compagnies d'assurances prédominée par l'assurance automobile à hauteur de 45 à 50% et par l'assurance de santé collective entre 15% et 20%, on se retrouve à 90% dominé par les branches IARD. Imaginez maintenant que 60% de nos placements financiers sont constitués par les provisions techniques de l'assurance automobile et qu'on commence à les régler très rapidement. Il y aura ainsi une chute de nos provisions et par conséquent de notre capacité de placement parce que l'axe temporel de ces placements est très court.

Pour qu'un secteur d'assurance joue pleinement son rôle, il faut que l'axe temporel soit le plus long possible, c'est à dire l'assurance vie et les régimes de retraite complémentaire. Dans les pays développés l'axe temporel peut atteindre 40 ans même.

Le placement le plus rentable sur le très long terme est le placement d'actions. Alors que le bilan temporel actuel des compagnies d'assurances tunisiennes est dominé par le court terme et donc par l'emprunt obligataire, par l'immobilier ou encore par la liquidité sur le marché financier.

Lorsqu'on joue pleinement notre rôle en matière de retraite complémentaire et d'assurance vie, on sera dans la capitalisation. A titre d'exemple, la Bourse de New York est dominée par les fonds de pension, c'est à dire des fonds d'investissement spécifique à la retraite par capitalisation.

Pour finir, je suis convaincu que le secteur de l'assurance en Tunisie a un vrai potentiel à exploiter. Les compagnies d'assurances sont en train d'investir énormément ce qui a créé une nouvelle dynamique sur le marché en matière d'innovation, du système d'informations et de stratégie commerciale. En revanche, il faut avoir plus de coordination avec les autorités publiques pour essayer d'avoir une vision harmonieuse pour le bien de l'économie nationale. 

 



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