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Boubaker Mehri : "Pour une viabilité de la filière laitière, il faut libérer le prix du lait"

Par Omar El Oudi, le 23/11/2015
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Omar El Oudi

Vu le déséquilibre affectant directement la viabilité de la filière laitière en raison du non fonctionnement des mécanismes de régulation, les industriels du secteur ne cessent d'appeler le gouvernement à libérer les prix.

Pour avoir une meilleure idée sur la suppression de la subvention et ses répercussions sur le prix du lait à travers des chiffres concrets, M. Boubaker Mehri, directeur général de Délice Holding, leader national de l'industrie laitière, nous a accueilli dans son bureau pour nous parler de la situation de la filière laitière et les solutions proposées par le groupe pour la libéralisation du prix de vente au consommateur. 

Performance de la filière laitière en 2015 : 

L’année 2015 est une année très critique pour la filière laitière, déclare Mr Mehri. "A fin septembre, la collecte nationale a augmenté de 6,1%, la réception au niveau des usines a progressé de 9,4%, la production du lait de boissons a cru de 12,1% et les stocks de régulation ont atteint des niveaux records, soit 68,3 millions de litres contre 33,7 millions de litres à fin septembre 2014". Historiquement, rappelle le DG, le plus haut niveau atteint par les stocks est de 55,7 millions de litres et ce en juillet 2010. 

Performance de la filière Septembre 2015 e/ 2014

Cette mauvaise performance, explique-t-il, traduit un déséquilibre affectant directement la viabilité de la filière et ce en raison du non fonctionnement des mécanismes de régulation. "L’exportation jusque-là interdite sur le lait de boisson, le recours au séchage n’ayant pas eu lieu et le fléchissement de la vente (+2,7% seulement), se sont traduits par des stocks exorbitants et bien au-delà des besoins du marché local lors de la basse lactation".

Devant ce constat, le gouvernement a libéré l’exportation et pris en charge une dizaine de millions de litres pour les distribuer à des instances bien déterminées (Ministère des Affaires sociales, de la Défense et de l’Intérieur). "Ces solutions court-termistes ne sont pas de nature à résoudre les problèmes de la filière", estime Mr Mehri.

Selon lui, il faudrait adopter des solutions stratégiques qui ont pour objectif de dynamiser le marché et le pérenniser en tenant compte des différents maillons de la chaîne. "Nous constatons également que le système de compensation n’est plus adapté une fois l’autosuffisance en cette matière est atteinte. Ce système, accouplé à l’encadrement des prix, entrave le développement de la filière", constate le DG de Délice Holding.

Pour une suppression de la subvention et une libéralisation de la filière : 

En 2014, rappelle le DG, la compensation totale de la filière lait est estimée à 132 millions de dinars contre 35 millions de dinars en 1989 indiquant, toutefois, qu’en 2008 la subvention d’exploitation a été totalement absorbée par les augmentations graduelles des prix de vente du lait. Il est à noter dans ce cadre, qu'il y a trois types de subventions, à savoir la subvention de stockage (destinée aux industriels), la subvention d’exploitation (destinée aux industriels) et la subvention de collecte (destinée aux centres de collecte).

Estimation de la compensation totale de la filière en 2014 *

* En dehors des subventions indirectes (aliments de bétails et autres)

"... depuis janvier 2011, toutes les mesures qui ont été prises par les différents gouvernements successifs ont renversé la tendance et ont amené la subvention à des niveaux records atteignant les 0,170 dinar par litre en 2014, soit 16% du prix de vente public qui est de l’ordre de 1,060 dinar par paquet", déplore le DG.

Subvention d’exploitation et prix de vente du lait (en millimes ) 

Pour lui, la situation à laquelle est parvenue la filière laitière est une conséquence de cette politique d’encadrement de prix et d’augmentation brutale de la compensation." Ces instruments ont démontré leurs limites et ne peuvent en aucun cas conduire très loin la filière. Il faut chercher plutôt les solutions dans la dynamisation du marché par la libéralisation des prix et la suppression totale de la subvention". 

Mesures à prendre : 

En tant que directeur général du leader national de l'industrie laitière, Mr Mehri propose dans un premier temps de supprimer progressivement la subvention (Juillet 2016 et janvier 2017) et ramener le prix consommateur à 1,250 dinar/litre (au lieu de 1,120+0,115 dinar de subvention). "Même avec 1,250 dinar, notre lait demeure le moins cher au monde avec un prix à la production le plus élevé", indique Mr Mehri.

"L’objectif est de cibler la subvention en assurant que seuls les nécessiteux y ont accès. Des enquêtes auprès des consommateurs ont indiqué que les tranches sociales aux revenus élevés sont les plus grands consommateurs de lait (contradiction avec le principe même de la subvention)", a-t-il souligné.

Le DG de Délice Holding propose, également, d'orienter la subvention vers le système de production et la mise à jour de l’outil de production chez l’éleveur ce qui permettra d'améliorer la productivité et assurer une meilleure qualité.

"La libéralisation des prix incitera les industriels à trouver des solutions adaptées aux différentes catégories de revenus et permettra de diversifier l’offre et mettre l’accent sur des produits à des prix accessibles", estime Mr Mehri.    

Par ailleurs, le DG a tenu à préciser que la libéralisation des prix n’entraînera pas automatiquement une augmentation des prix, elle permettra, en revanche, d'offrir le bon produit au vrai prix, d'alléger le fardeau de la caisse de compensation et de redynamiser la filière.

De plus, la libéralisation des prix permettra, selon lui, de réaliser l’objectif d’une production annuelle de 2 milliards litres par an à l’horizon 2020 et atteindre un "Per Capita" de 100 litres par tête d’habitant au lieu de 60 litres actuellement.



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